Navire de guerre russe, va te faire foutre !

Le président russe Vladimir Poutine a au moins atteint un objectif : un nouvel ordre mondial. La lutte des systèmes est de retour. Et il est temps de choisir son camp.

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Le matin de l’invasion, un navire de guerre est apparu au large de l’île ukrainienne des Serpents. Sommés à se rendre, les 13 soldats de frontière, désespérément inférieurs en nombre, ont conféré quelques secondes. Et ont répondu : « Navire de guerre russe, va te faire foutre ».

Si nous ne nous trompons pas, cette phrase est destinée à rester dans les livres d'histoire. Car les 13 gardes-frontières ne sont pas restés les seuls à proférer ces mots. Peu de temps après, tout le monde libre les a répété.

Ils s’ensuivirent de longues journées au cours desquelles ne se passèrent que presque exclusivement des choses improbables. Personne n’aurait cru, par exemple, que l’UE pourrait agir avec détermination, que l'armée ukrainienne défendrait Kiev et que la Russie se transformerait en une gigantesque Corée du Nord.

Le monde tournait, comme l'aurait dit Lénine cent ans plus tôt, selon la légende : « Il y a des décennies où il ne se passe rien - et des semaines où il se passe des décennies ».

Le plus effrayant était la clarté de la situation. Ce qui était impensable la veille ne semblait guère pouvoir être autrement le jour suivant. C’était comme si on s’était réveillé dans un cauchemar.

Ou comme si les pièces d'un puzzle tombaient d’elles-mêmes dans un tableau.

Il n’y a qu’une seule explication à cela : c’était comme si on n’avait pas vu ce qui se passait depuis longtemps : la guerre couvait depuis des années, et pas seulement en Ukraine.

Maintenant, elle a éclaté. Et nous sommes de retour au 20e siècle. De retour dans la lutte des systèmes : Démocratie ou dictature.

Il est à nouveau temps de choisir son camp : Liberté ou fascisme.

 

Poutine, le fouteur de merde

Jusqu’au mois dernier, Vladimir Poutine était considéré comme un stratège froid et sans scrupules. Ce dernier point était important pour lui aussi sur le plan moral. Car la victoire dans le jeu du pouvoir est la seule justification des despotes : Tous les méfaits se transforment ainsi en réalisme.

Mais il ne peut plus être question de cela maintenant. Même en y réfléchissant bien, on ne se rappelle d’aucun homme politique qui, après autant d’années de préparation, ait obtenu l’exact opposé de ses plans :

  • Le principal objectif de guerre de Poutine était de rayer l’Ukraine des cartes géographiques. Au lieu de cela, avec ses bombes, il l’a transformée dans un symbole de courage et de liberté. Quelle que soit l’issue de la guerre, l’Ukraine ne disparaîtra plus jamais. Rien n’est plus unificateur qu’une lutte juste. Et rien n’est plus immortel qu’un symbole.
  • L’objectif secondaire était d'humilier l’Europe et de montrer sa faiblesse. Mais le miracle s’est produit : l'UE s’est mise d'accord. Et très rapidement. Et sur les sanctions les plus conséquentes de son histoire.
  • Et à long terme ? Après des décennies de réticence, l’Allemagne se réarme. Et il est bien possible que l’UE cesse d'être un projet purement économique - et se conçoive comme une puissance militaire et politique. De plus, l’OTAN, auparavant fatiguée, est de retour - et pour la première fois, la Suède et la Finlande envisagent d’y adhérer.
  • Au lieu de cela, la faiblesse d'une institution que le monde entier redoutait s’est révélée. L’armée russe s’est ridiculisée. Rien n’a fonctionné, des convois sont tombés dans des embuscades, des tracteurs ukrainiens ont volé des chars d’assaut. (Les blagues sur le net qualifient déjà les agriculteurs ukrainiens de cinquième plus grande armée d’Europe). Lors de l’invasion, tout le monde parlait d’une guerre éclair, aujourd’hui plus personne ne s’attend à une victoire russe.
  • La redoutable industrie de la propagande russe, construite au fil des années, a été anéantie dès la première nuit par l’Ukraine. C’est comme si quelqu’un avait débranché les web-brigades des trolls de Poutine au moment le plus important.
  • La Russie elle-même a perdu toute chance d’avenir en tant que grande puissance. Sur le plan économique, elle est au bord de la faillite. En politique intérieure, elle est passée d’un règne fondé sur la propagande à un règne fondé sur la terreur. Le scénario le plus réaliste sous Poutine est de devenir une colonie de la Chine.
  • Pendant deux décennies, le président Poutine a travaillé sur son image de type aux couilles de la taille d’un melon. Mais en peu de jours il a été dépassé sans peine par son collègue ukrainien Volodymyr Zelensky, qui est resté à Kiev malgré les bombes et les commandos d’assassins. Tandis que l’on se souvient de Poutine comme d’un orateur aigri assis à une table longue 20 mètres.

Peu importe, ou presque, ce que l'avenir nous réserve. Un tel camouflet ne peut pas être corrigé. La place de Poutine dans les livres d'histoire est désormais claire - la seule question est de savoir si c’est parmi les fouteurs de merde ou les criminels.

Le président Poutine se consolera peut-être en se disant que son échec n’est pas personnel, mais qu’il s’agit d’une maladie professionnelle. Si les autocrates étaient sages, ils devraient prier : Seigneur, fais-moi mourir jeune ! Car les régimes autocratiques de longue durée finissent dans la violence, l’agonie, la honte.

 

La malédiction des autocrates

Vladimir Poutine est au pouvoir depuis plus de 20 ans. Petit à petit, il a éliminé toute concurrence : oligarques, politiciens et militaires trop ambitieux, presse libre, et maintenant l’Internet. (Et, depuis des années, on n’a pas non plus de nouvelles de sa femme).

À un moment donné, il ne reste plus personne pour s’opposer. Et même les personnes très méfiantes n’ont aucune défense contre les louanges incessantes. Ils finissent par croire en leur propre supériorité.

Ce qui signifie qu’à plus ou moins long terme, les autocrates fonctionnent comme les personnes structurellement les plus stupides. Car normalement, on reconnaît les personnes intelligentes à leurs doutes sur elles-mêmes ; les plus stupides au fait qu’elles se prennent partout pour des expertes parce qu’elles n’ont aucune idée de leur propre ignorance.

L'homme au sommet s’en doute - et regarde de plus en plus avec méfiance même à la loyauté. Ce qui fait qu’il reçoit des messages de plus en plus absurdes. Et pas seulement lui, mais aussi ses ministres. Et leurs fonctionnaires. Et à l’infini, en descendant la chaîne de commandement.

Ce qui fait que chaque spécialiste avec un regard réaliste, pour inoffensif qu’il soit, a des ennuis à cause de problèmes de loyauté. Au final, une grande partie de l'empire dirigé par l’homme fort n’existe plus que sur le papier.

Un empire du vide est en train de naître.

 

Bon dans la violence, mauvais dans la guerre

Le vide s’aggrave lorsque le chef suprême est un gangster. Et Poutine est fabuleusement riche - de nombreux analystes le considèrent comme l'homme le plus riche de la planète. Officiellement, il gagnait certes environ 140'000 dollars avant les sanctions, du moins selon une donnée officielle de 2018 ; sa maison de vacances au bord de la mer Noire est un rêve de kitsch couleur crème pour 1,4 milliard de dollars.

Et même si le président Poutine est admirablement discret, tous ses hommes de confiance sont devenus milliardaires.

Or, on pourrait penser que les gangsters s’y connaissent en violence. C’est leur activité principale. Et Poutine a aussi systématiquement investi plusieurs centaines de milliards de dollars dans la modernisation de l’armée russe.

Mais lorsqu’il l’a ordonnée en Ukraine, les arsenaux ne contenaient souvent que de la rouille et du papier - les chars n’avaient pas de pièces de rechange, les lance-roquettes avaient des pneus fragiles, le carburant était quelque part. C’est de leur commandant que les troupes avaient appris à gérer l’argent. La modernisation de Poutine est finie en grande partie dans des poches d’uniforme.

Et comme il est de coutume chez les dictateurs, l’armée a acheté des super-armes étincelantes, mais bien trop peu d’ennuyeux camions. Une armée est avant tout une entreprise de logistique. Sans ravitaillement, elle n’est qu’un colosse aux jambes tronquées.

L’autre problème de Poutine est le suivant : par la seule force, on gagne le pouvoir, mais on perd la guerre. Ainsi, ses soldats ont été accueillis dans toute l’Ukraine par des missiles antichars. On s’attendait pourtant - du moins dans l’est du pays - à un accueil avec des fleurs.

Et pour cause. L'Ukraine a longtemps été profondément divisée : l’ouest ukrainophone, l’est russophone. Lors de toutes les élections jusqu’à la révolution de Maidan en 2014, les deux parties avaient voté pour des partis complètement différents - à l’Ouest pour l’Europe, à l’Est pour les candidats du Kremlin. Mais cela a changé : en 2019, Zelensky a été élu sur l’ensemble du territoire. Pourquoi ?

Parce que Poutine avait agi. En même temps que l’occupation de la Crimée, il a financé et armé la rébellion dans deux provinces ukrainiennes du Donbass en 2014. Des seigneurs de la guerre fidèles à Poutine y règnent depuis huit ans, mènent une guerre permanente et dépouillent tous ceux qui ne se joignent pas à leur troupe. En Russie, Poutine peut faire passer cela pour une libération - en Ukraine, on est trop près pour y croire.

Les Ukrainiennes russophones ont donc compris que Poutine n’était pas leur frère, mais le frère des gangsters - et qu’elles devaient se battre comme des lions si elles tenaient à leur avenir.

(Ce qui s’est avéré être une supposition correcte : Les villes majoritairement russophones sont désormais réduites en cendres, jour après jour, par l’armée russe).

 

Des idiots au pouvoir

Mais la véritable tragédie d’une autocratie, ce ne sont pas les milliards volés, mais les vies volées. Parce que la société est systématiquement envahie par des cyniques, des bureaucrates et des idiots.

Cela parce que les autocraties ressemblent à la mafia de par leur structure : le patron, ses hommes de confiance, leurs hommes de confiance, puis le reste du monde.

Les gangs mafieux ne sont pas incompétents : ils maîtrisent l’appropriation d’activités lucratives. Mais pas leur mise en place. C’est pourquoi elles sont surtout actives, dans le monde entier, dans des secteurs illégaux comme le trafic de drogue. Ou, si c’est légal : dans des affaires simples. Le grand classique est l’exportation. Celui qui vend des marchandises volées fait toujours de la marge.

Mais si une mafia s’empare d’un secteur plus complexe, par exemple d’une industrie sur un marché concurrentiel, il n’y a que deux possibilités. Elle ruine presque immédiatement l’entreprise. Ou bien elle cesse d’être une mafia.

Cette logique, selon l’historien et journaliste Kamil Galeev, explique la structure du pouvoir économique dans la Russie de Poutine :

  • Du point de vue de l’influence, de la fortune et du prestige, les oligarques de l’industrie du pétrole et du gaz sont au sommet. Ces industries ont été enlevées aux anciens oligarques et sont désormais sous le contrôle des hommes de confiance de Poutine. Parce qu’elles font la part du lion des exportations - et parce que vendre des matières premières est lucratif même sans aucune expérience : n'importe quel idiot peut devenir très riche très rapidement.
  • L’exploitation de l’or, du fer, du nickel, du cuivre, etc. exige un savoir-faire bien plus important. C’est pourquoi Poutine a laissé les droits miniers entre les mains des oligarques qu’il avait repris de son prédécesseur à la présidence, Boris Eltsine, à condition qu'ils se tiennent à l'écart de la politique.
  • L’élite laisse par nécessité les secteurs complexes comme l’informatique et l’industrie aux entrepreneurs et aux ingénieurs, bref aux nerds. Mais ces derniers n’ont ni prestige ni lobby. (Ainsi, un oligarque ne se soucie guère de savoir si les prix d’importation des pièces de machines s’envolent avec la baisse du rouble. Ils veulent des machines bon marché pour leurs entreprises. Et s’ils n’y parviennent pas, ils font fabriquer des copies pirates à partir de modèles tchèques).

Ce qui caractérise l’économie autocratique, c’est qu'elle est en pratique synonyme de pouvoir politique. Et ceci dans deux directions :

  1. Celui qui a les bons liens avec le pouvoir obtient les affaires.
  2. Celui qui fait des bonnes affaires obtient le pouvoir. C’est pourquoi on veille scrupuleusement à ce que seules les bonnes personnes fassent des affaires. (L’industrie est systématiquement maintenue petite par les oligarques).

Ce dernier point est souvent oublié dans l’analyse des autocraties. Ce n’est pas seulement vrai que pour la carrière comptent seules la loyauté et les relations - et les compétences presque rien. L’inverse aussi est vrai : si l'objectif du leader est de conserver le pouvoir, la compétence, l’efficacité et l'engagement sont considérés comme suspects en soi. (C'est aussi la raison pour laquelle vous n’apaiserez jamais un chef tyrannique par un bon travail).

En bref : pour conserver le pouvoir dans un État autocratique, il faut nécessairement saboter tous les secteurs dans lesquels un contre-pouvoir pourrait se former.

(Le principe du sabotage vaut bien sûr aussi pour les oligarques eux-mêmes : Le prix à payer pour rester oligarque est la condamne à rester des eunuques politiques. Leur pouvoir se mesure également presque exclusivement par leur proximité aux oreilles de Poutine. Pour cela, on exige d’eux qu’ils soient prêts à financer les projets de Poutine : projets politiques telles que les « usines à trolls » des web-brigades, projets privés comme son palais pharaonique).

Dans ce système de maintien au pouvoir par l’enchaînement, les déficits économiques sont considérés dans le meilleur des cas comme des dommages collatéraux. En moyenne, dans une dictature, le produit national brut diminue de 0,12 point de pourcentage pour chaque année supplémentaire de l’homme au pouvoir.

Dans la Russie de Poutine, les secteurs parias sont l’industrie (la Russie a le degré d’industrialisation d’un pays émergent), les gouvernements provinciaux et l’armée.

A première vue, la Russie est un pays militaire. Elle possède des missiles nucléaires, la deuxième plus grande armée de tous les temps - et le mythe officiel du pays repose sur la victoire contre l’Allemagne nazie.

Mais en réalité, socialement, l’armée russe est à peine au-dessus des cafards dans ses casernes. Ce n’est pas un hasard si des unités militaires entières, même les silos de missiles nucléaires, paient de l’argent de racket à la mafia russe - la mafia est plus élevée dans la hiérarchie. Ainsi, les officiers sont raillés à la télévision, les généraux sont liquidés s’ils sont trop populaires, la formation est mauvaise, l’équipement également, les manières encore pires : le harcèlement règne souvent dans les casernes - et il n'est pas rare que les recrues soient vendues à la prostitution par leurs officiers. Pas étonnant, se défile qui peut - les recrues viennent en majorité de provinces pauvres comme des souris d’église, où vivent certaines ethnies.

La raison est simple : le pouvoir de Poutine s’appuie sur les services de sécurité – c’est pourquoi l’armée est maintenue le plus bas possible. Et partout, des agents des services secrets étrangers à l’armée sont infiltrés dans la hiérarchie. Et sinon, dans le doute, les plus impopulaires et les moins doués sont promus officiers.

L’autocratie de Poutine parle sans fin de supériorité et de fierté ; ce qu’elle provoque, c’est ce que provoque toujours une infestation de parasites : la paralysie.

La couleur de l’autocratie est un mélange de cruauté et de gris. Une vie sans vivacité.

Bref, déjà bien avant l’invasion de l’Ukraine, le président Poutine était tout sauf un homme d’État accompli.

Mais d’où vient le culte mondial dont il fait l’objet ?

 

Fascisme Sàrl

Pourquoi Trump qualifie-t-il Poutine de « génie », Berlusconi de « numéro 1 » en tant que leader politique, Roger Köppel de « dernier réaliste de l’Europe » ? Pourquoi l’admiration de Matteo Salvini, Viktor Orbán, Marine Le Pen, Tucker Carlson, Jair Bolsonaro ?

La réponse : Poutine était, du moins jusqu’à il y a quelques semaines, l’incarnation idéale du fascisme, un fascisme civilisé et rentable, un fascisme physiquement et politiquement viable.

Car le fascisme radical n’a rien à voir avec la politique ; il n’y a plus rien à négocier. Le fascisme est un culte - le culte de la pureté et de la force. Mais dans la pratique, c’est le culte de l’extermination - ce qui est faible doit être éliminé. D’abord les autres, puis soi-même - qui, ce n'est qu’une question de date.

Il n’est donc pas étonnant qu’un régime d’extermination ne soit plus populaire que chez les suicidaires radicaux : il ne peut pas survivre longtemps.

L’autocratie protofasciste est la forme d’État de l’impuissance - elle ne produit rien. Elle est bien plus stable, car son objectif n’est pas le changement. Ni par des mesures concrètes, ni par la révolution. Elle mise avant tout sur la rhétorique. Son héroïsme consiste à invoquer sans fin la force - et à dénoncer encore plus sans fin la faiblesse.

Sachant que la force n’habite toujours que dans le passé glorieux et l’avenir victorieux - comme dans la formule géniale de Trump « Make America Great Again ! »

Alors que dans le présent, le fort doit se débattre dans la dictature des faibles - à travers un marécage de mollesse, de décadence, de dissolution des sexes, de censure et de moralisme. Ce qui a malheureusement pour conséquence qu’il est constamment retenu dans la résolution des problèmes.

L’autocratie est la variante omicron du fascisme. Avec des symptômes atténués (au lieu de l’anéantissement de l’adversaire politique, l’anéantissement du discours politique, au lieu du combat de rue, le combat culturel), mais d’autant plus contagieux. Notamment parce que la litanie sans fin des « bien-pensants qui empêchent tout » est utilisable aussi bien par les politiques autocratiques dans l’opposition qu’au pouvoir.

Bien sûr, on approuve les cruautés. Mais celles-ci, en cas d'ennuis, étaient tout simplement du « réalisme ». Ou, s’il y a vraiment des problèmes, « une blague ». Ou si cela ne marche pas non plus : « fake news ».

Bref, les partisans de l’autocratie ont inventé quelque chose de vraiment utile, même dans les démocraties qui fonctionnent : Le fascisme sans responsabilité.

 

Bullshit

C’est aussi pour cela que Poutine est le héros : il a perfectionné la propagande autoritaire et l’a financée dans le monde entier.

La nouvelle propagande fonctionne très différemment de celle du 20e siècle, où il s’agissait avant tout de convaincre l’adversaire de la bonté de son propre système. Elle est en grande partie déconnectée de toute substance : une mutation qui la rend extrêmement automatisable, extrêmement adaptable, bref extrêmement virale.

Ses recettes sont approximativement les suivantes :

  1. Elle est bruyante. Elle passe par le plus grand nombre de canaux possible - des médias sociaux à sa propre chaîne d’information personnelle en passant par les études et les congrès. Ce qui compte, c’est la quantité. Plus quelqu’un entend la même déclaration, plus elle devient plausible.
  2. Elle est rapide. Les gens ont tendance à s’accrocher à la première information qu’ils ont entendue sur le sujet.
  3. Elle est indépendante des faits. Renoncer à la recherche, même à la plausibilité, est un avantage décisif lorsqu'il s’agit de quantité et de rapidité. (Et on n’est jamais plus rapide que lorsqu’on a inventé soi-même l’événement.) Bien que les faits ne soient pas dédaignés non plus. L’important, c’est de semer le doute dans le public, en permanence. Et de tenir ses ennemis en permanence occupés avec ses propres choses.
  4. Elle se moque de la cohérence. Ce qui signifie que l’on peut s’en prendre à ses propres arguments sans être gêné. (Par exemple, déplorer la conspiration mondiale des juifs et, dix minutes plus tard, accuser quelqu’un d’antisémitisme). De sorte que l’on peut mener par le bout du nez n’importe qui avec n’importe quel reproche.

Steve Bannon, l'ancien directeur de campagne de Trump, résumait ainsi sa stratégie : « To flood the zone with shit » (« Inonder la zone de merde »).

Et le maire de Kiev, Vitali Klitschko, a même réduit la formule à un seul mot. Lorsqu’un journaliste lui a demandé, au milieu des décombres de sa ville, ce qu'il pensait du fait que les Russes insistaient à dire de ne pas bombarder de cibles civiles : « Bullshit ! », « Conneries ! »

En effet, les conneries ont perdu toute leur innocence. L’époque où les conneries étaient une perte de temps ennuyeuse lors des vernissages et des réunions de cadres est révolue. La connerie est aujourd’hui l’arme la plus redoutable de la droite mondiale.

Et étonnamment polyvalente :

  • C’est à Donald Trump que revient le mérite d’avoir découvert qu’en politique, la connerie fonctionne aussi sans camouflage. En cas de critique, on reproche à l’autre partie le double, comme à l’époque dans la cour de récréation. Ou bien on murmure sèchement : « Fake News ! » Ou bien on se contente de dire n’importe quoi. C’est extrêmement efficace, surtout pour les politiciens gouvernementaux : quand on a la parole, on n’a plus besoin de répondre à quoi que ce soit.
  • La connerie est également la matière première de la guerre culturelle - où, au lieu de parler de politique concrète, on ne traite fondamentalement que de choses qui n’existent pas dans la vie des gens qui en parlent : Burkas, toilettes intersexes, célébrités queer, interdictions de parler, politiciens buvant du sang d’enfant, têtes en chocolat, Illuminati et dommages causés par les vaccins.
  • Last but not least, la connerie est également au cœur de l'hommage rendu aux politiciens autoritaires.

Le principal partisan suisse de Poutine, en tant que politicien et journaliste dans le parti du plus puissant oligarque suisse, Roger Köppel, a par exemple écrit à la veille de l’invasion :

« Poutine démasque le moralisme creux de ses adversaires. Et la décadence de l’Occident. Pendant que nos politiciens se demandent si les mineurs peuvent changer de sexe pour soixante-dix francs au contrôle des habitants sans l’accord de leurs parents, Poutine déploie ses divisions blindées. Message : il existe encore là-dehors quelque chose comme la dure réalité des faits, et pas seulement le métavers imaginaire des ‘discours’ et des ‘récits’ avec lesquels on se fait une idée du monde tel qu'on le voudrait. Peut-être, espérons-le, Poutine est le choc dont l'Occident a besoin pour revenir à la raison ».

« Petite psychologie de la critique de Poutine », « Weltwoche », 23.02.2022.

Supposons que cela fasse partie d’un débat sérieux. Que pourrait-on répondre à cela ? « Pensez-vous vraiment que M. Poutine est critiqué pour son manque de wokeness et non pour avoir réuni une armée d'invasion ? Et que ce qui dérange surtout les critiques de Poutine, c'est que cela détourne l’attention du changement de sexe non bureaucratique des enfants suisses plutôt que de la préparation d’une invasion par une armée d'invasion ? »

Même si Monsieur Köppel prétend vouloir animer le débat avec une opinion différente - il n’y a absolument rien d’intelligent à répondre à ses textes.

En outre, pendant que l’on parle encore, Monsieur Köppel aurait déjà publié depuis longtemps une douzaine d’autres vidéos, éditoriaux ou tweets : par exemple que « chaque élève de cinquième année » sait qu’il faut « s’entendre » avec le petit tyran dans la cour de récréation et que la « sagesse du bon sens » commande donc de cesser toutes les livraisons d’armes et les sanctions contre la Russie. Et : qu’il se sentait comme l’un des derniers pacifistes purs face au bellicisme de la concurrence qui oublie l'histoire. Et cetera.

Que peut-on dire à ce sujet ?

En fait, rien du tout. Ce sont simplement des mots qui sortent de la bouche de Roger Köppel, mais qui pourraient autant bien sortir de n’importe quelle bouche, cela n’a aucune importance.

Il n’y a même pas quelqu’un qui parle. Rien de ce qui précède n’est personnel. Il s’agit de produits industriels prédécoupés, d’un ensemble de formulations qui sont assemblées manuellement par des politiciens et des publicistes tout autour de la planète.

Ainsi, à la minute même où Köppel écrivait son essai sur Poutine, Steve Bannon produisait une émission de radio sur le même sujet. L’invité était Erik Prince, le fondateur d’une tristement célèbre entreprise de mercenaires:

Bannon : « Poutine n’est pas woke. Il est anti-woke ».

Prince : « Le peuple russe sait encore quelles toilettes utiliser ».

Bannon : « Combien de sexes y a-t-il en Russie ? »

Prince : « Deux ».

Bannon : « Ils ne sortent pas les drapeaux de la pride là-bas ... »

Prince : « Oui, et les garçons ne participent pas aux compétitions de natation pour filles à l’université là-bas ».

Bannon : « Comme c’est rétrograde ! Comme c’est primitif ! Comme c’est médiéval ! »

Extrait de : "War Room", le podcast de

Steve Bannon.

En bref : il s’agit du maelström international standardisé qui inonde le débat public de conneries interchangeables.

Bien sûr, ce n’est pas un hasard si ce sont surtout des vieux messieurs impertinents, avec la passion de rompre toujours les mêmes tabous, qui font ce métier. C’est de l’impuissance intellectuelle.

 


De tout ce qu’ils disent, il en résulte : rien.

Mais ce serait trop gentil. Il ne s’agit pas de déchéance privée. Il s’agit d'une obstruction incessante du discours public, d’une attaque contre la démocratie.

En bref, il s’agit d’une propagande protofasciste professionnelle.

Et c’est pourquoi il y a tout de même une réponse à des textes comme celui de Roger Köppel : « Vaisseau de guerre russe, va te faire foutre ».

 

À la hauteur de son époque

Presque toutes les personnes impliquées, y compris en Ukraine, avaient considéré le déploiement de Poutine comme un coup de bluff jusqu’à quelques heures avant l’invasion.

L’invasion est arrivée comme un choc. Le président Poutine a prononcé un long discours à la télévision russe. Peu après, des chars russes ont pénétré en Ukraine par trois côtés.

Mais la réponse est également venue comme un choc, très rapidement, très fermement.

Dès le soir du deuxième jour, l’armée ukrainienne avait tué la plupart des commandos avancés des Russes. Elle a bloqué les routes menant à Kiev, attaqué les voies de ravitaillement et infligé de terribles pertes à la puissante armée russe.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a troqué son costume et sa cravate contre un T-shirt vert olive et est devenu le visage de la résistance dans le monde entier. Au plus tard lorsque les États-Unis lui ont offert la possibilité de fuir et que Zelensky a répondu (du moins selon la légende) : « J'ai besoin de munitions, pas d’un taxi ».

Peu après, les États-Unis et l'UE ont décidé de sanctions bien plus massives que prévu ; quelques jours après l'invasion, le cours du rouble, les relations bancaires internationales, la bourse et 30 ans de construction économique étaient ruinés.

De plus, les tabous sont tombés les uns après les autres : l’Allemagne, traditionnellement le partenaire le plus proche de la Russie au sein de l'UE, a stoppé le projet de gazoduc Nord Stream 2, a décidé d'un réarmement massif durable et a livré des armes à l’Ukraine. La Suède, pays neutre, a également fourni des armes. Plus de 600 multinationales se sont retirées de Russie. Et à la fin, à la stupéfaction du monde entier, même la Suisse était à bord.

D’où vient cette résistance - comme sortie de nulle part ?

En 2014, les choses se sont passées encore tout autrement. De nuit et dans le brouillard, des soldats d’élite de l’armée russe en uniformes sans insignes avaient occupé la Crimée. Les troupes russes dans le Donbass avaient massacré l’armée ukrainienne presque sans effort, l’UE et les Etats-Unis étaient en désaccord et leurs sanctions une triste plaisanterie.

Peut-être justement pour cette raison. Il existe une loi selon laquelle le pays qui perd une guerre gagne ensuite en temps de paix. Cela, parce que les vainqueurs n’ont aucune raison de tout repenser, alors que les perdants le doivent faire de toute urgence.

Dans ce cas-ci, au moins, ils l’ont fait.

Auparavant corrompue, rigide, mal formée comme l’est aujourd’hui l’armée russe, l’armée ukrainienne a été entièrement réorganisée en 2016. On avait constaté que la chaîne de commandement stricte avait ligoté les soldats sur le champ de bataille - le temps que les officiers supérieurs approuvent une décision prise par les officiers de rang inférieur, ces derniers étaient souvent déjà morts.

On a donc démocratisé les décisions vers le bas - et formé les sous-officiers (avec des spécialistes militaires américains). A cela s’ajoute la chance de ne pas avoir d’argent : on n’a donc pas acheté de super-armes, mais plutôt du matériel peu sexy : des drones turcs et des missiles anti-aériens et anti-chars portables relativement bon marché. Ces derniers se sont révélés plus efficaces que prévu. (Notamment parce que l’armée russe n’a jamais réussi à utiliser ses différentes troupes en tant qu’ensemble - les petits commandos ukrainiens pouvaient ainsi les neutraliser individuellement).

De plus, les officiers des troupes avaient déjà expérience de la guerre : dans l’est de l’Ukraine, les rebelles financés par Poutine entretenaient une petite guerre non déclarée mais brutale - avec 14'000 morts au cours des huit dernières années.

Last, but not least, Poutine avait unifié le pays en 2014. Tout d’abord, en poussant le président Viktor Ianoukovytch, fidèle à Moscou, à annuler à la dernière minute un accord avec l’UE. Des étudiantes ont alors manifesté pour leur avenir sur la place Maidan à Kiev, tous les jours, pendant des mois. Ianoukovitch les a fait matraquer avec l’aide d’agents russes. Leurs parents et grands-parents se sont alors joints aux étudiantes. Ianoukovitch a alors fait tirer à balles réelles - quelques jours plus tard, il était renversé. Selon les rumeurs, Ianoukovitch s’est enfui à Moscou avec des caisses remplies de dollars. Poutine a profité du chaos pour faire occuper la Crimée du jour au lendemain. L’armée ukrainienne a ensuite été submergée de volontaires.

Enfin, Poutine a fourni à l’armée ukrainienne la poussée de ses premiers succès en commettant le péché de croire en sa propre propagande. Comme il n’entamait pas officiellement une guerre, mais une « opération spéciale » contre le « régime des nazis et des drogués », il a systématiquement envoyé la police spéciale et les parachutistes en avant. Ces derniers étaient spécialisés dans les émeutes, avaient l’air redoutable, mais n’étaient que légèrement armés, totalement inexpérimentés en matière de guerre - et morts au bout de quelques jours.

Aucun homme n’a fait autant pour l’unité de l’Ukraine et la force de son armée que Vladimir Poutine. Pourtant, il serait faux de parler surtout de lui. Après le premier choc, de très nombreuses personnes en Ukraine et dans les pays occidentaux étaient à la hauteur de la tâche.

 

Les idées comme arme

Car ce qui était vraiment nouveau, c’est que le camp occidental n’a pas réagi à l’agression de Poutine uniquement par la fermeté. Mais avec de l’ingéniosité.

Et pas avec de petites améliorations, mais avec de vraies idées – des idées qui exigent engagement et savoir-faire.

L'inventivité de deux présidents a joué un rôle décisif :

  • Le président américain Joe Biden a non seulement compris plus vite que tout le monde que Poutine planifiait effectivement la guerre, mais il a réagi comme aucun autre homme politique américain n’aurait osé le faire : avec discrétion. Ce n’est qu’après l’invasion que l’on a découvert le travail accompli par les Américains. L’Occident s’est mis d'accord du jour au lendemain sur des sanctions - ce qui ne serait jamais arrivé si le ministre américain des Affaires étrangères n’avait pas auparavant fait la navette à travers l’Europe pendant des semaines. Et à peine la guerre avait-elle éclaté que l’on apprenait que les Américains négociaient avec leurs ex-ennemis, le Venezuela et l’Iran, la reprise des transactions pétrolières. Et seul le diable sait comment : La livraison d’armes à l'Ukraine s’est parfaitement déroulée dès le premier instant. Dans l’armée, on a un dicton : « Les amateurs parlent d’armes, les professionnels de logistique ». Confronté au choix entre le bang et l'effet, Joe Biden est manifestement un professionnel.
  • Pendant ce temps, le président ukrainien Volodymyr Zelensky réinvente une forme archaïque de propagande de guerre : la propagande du courage. Dans la bataille, la place du général est au sommet. Il fallait peut-être justement un amuseur public à la présidence pour savoir cela : à quel point le courage est contagieux. Pour cela, peu importe que l’histoire soit inventée. On voit quelqu’un de courageux au cinéma et on en sort grandi de quelques centimètres. Cela n’a même pas d’importance si des politiciens professionnels endurcis se trouvent dans le public. Il paraît que c’est un appel vidéo avec Zelensky qui a donné aux chefs d’Etat de l’UE la dernière impulsion pour ne pas faire de compromis sur les sanctions, lorsqu’il les a salués en disant : « Mesdames et Messieurs, c’est peut-être la dernière occasion de me voir vivant ».

Dieu sait si cela suffira. Dieu sait ce qui va suivre. Mais pour une fois, les démocraties occidentales ont été à la hauteur.

Pourtant, si nous ne nous trompons pas, les premières semaines n’étaient que le début de l’horreur.

 

Guerre mondiale

Le président russe Poutine n’a finalement plus qu’une option : laver sa honte dans le sang. En conquérant le pays frère qu’il voulait libérer, pour en faire un cimetière.

Et si cela échoue, emprunter l’issue de tous les despotes : perpétuer sa propre grandeur en la mesurant par l’ampleur de son échec.

Jusqu’à présent, les actions du président Poutine parlent d’elles-mêmes : dans toutes les petites guerres qu’il a déclenchées, il a fait raser des villes entières après la première résistance. Et malheureusement, l’armée russe est une armée d’artillerie. Sa force : détruire les infrastructures. Et tuer des civils.

Et ils ont déjà commencé : La ville portuaire de Marioupol, encore florissante il y a peu, n’est plus qu’un amas de ruines froides et sanglantes ; rien que lors du siège raté de Kiev, 75 enfants sont morts au cours du premier mois de guerre ; dans la petite ville de Boutcha, les troupes russes en partance ont laissé derrière elles les rues, les caves et les jardins remplis des cadavres des habitants.

Si nous ne nous trompons pas, c’est aussi la stratégie visée par l’état-majeur de l’armée russe : plus elle répand la terreur, plus sa position de négociation est favorable - car personne ne peut justifier par la responsabilité que ses tueries indiscriminées continuent.

Il ne faut pas se faire d’illusions, l’incompétence ne rend pas les autocrates plus inoffensifs. Rien n’est plus dangereux qu’un fouteur de merde.

Dans le deuxième pays qu’il ruine - la Russie - Poutine a choisi la même voie : celle de la terreur. En un seul mois, une démocratie autoritaire s’est transformée en un État fasciste pleinement formé. La diffusion d’informations indésirables sur la guerre est passible de 15 ans de prison ; tous les médias sont censurés ; Internet a été déconnecté ; les gens sont charroyées à des manifestations jubilaires ; les premiers officiers des services secrets et de l’armée sont arrêtés ; Poutine lui-même prononce des discours dans lesquels il promet une « épuration » et que son peuple recrachera les traîtres comme « des mouches qui se sont glissées par inadvertance dans sa bouche ».

Cette menace s’adressait certes dans un premier temps aux oligarques qui se sont réfugiés à l’étranger - mais de telles menaces ne se limitent jamais à un seul groupe.

En ce qui concerne la situation de Poutine, elle n’est pas claire. Les dictateurs finissent rarement de manière annoncée. Mais le plus souvent parce qu’une partie de l’élite de rang inférieur se sent menacée par l’homme au sommet. Et passe à l'action.

On ne sait pas très bien qui cela pourrait être en Russie. Les amis personnels de Poutine au sommet du pouvoir, ses chefs des services secrets, ses ministres et ses oligarques n’ont pas obtenu leur position grâce à des compétences quelconques. Mais par leur proximité avec le président. Sans lui, ils n’ont aucune légitimité.

Et un soulèvement ne se produira pas. Au cours du premier mois de la guerre, le taux d’approbation de Poutine est passé de 71 à 83 pour cent. Quoi qu’il arrive : c’est la faute de l’Occident. Et si ce n’est pas le cas, des fonctionnaires corrompus auront tout gâché - le président aura été trompé.

Malgré tout, Poutine est au pied du mur. L’économie russe fonce vers la faillite, le rouble peut-être vers l’hyperinflation, et l’armée russe ne vaut plus grand-chose.

Il faut peu d’imagination pour savoir que le chaos règne dans les centres de commande de la Russie. On ne peut plus se fier à rien, l’argument « c’est quand-même comme ça qu’on fait ... » ne veut plus rien. Les normes sont mortes. La planification est morte. Car c’est l’essence même du chaos : on ne fait que réagir.

Pour cela, on cherche partout des coupables. Pour les désastres actuels comme pour ceux à venir. Ce qui signifie que chacune se bat désormais pour elle-même. Ce qui signifie également que les marchandises, les informations, les fonds - tout est stocké, dans les bureaux, dans les provinces, dans chaque foyer. La Russie se désagrège par peur ; et le seul contre-tendance est la terreur.

(Par exemple, le sucre est déjà objet d’achats en masse, qui donnent origine à des bagarres, des vols et des arrestations).

Il se peut que le régime s’effondre du jour au lendemain. Mais il se peut aussi qu’il cherche d’autres ressources. Et dans ce cas, il faut se préparer à quelque chose.

Selon les lettres d’un prétendu analyste au sein des services secrets FSB, les agents travaillent sans relâche sur un scénario qui mise sur la dernière grande ressource : que l’Occident ait plus peur d’une guerre que le gouvernement russe.

Ce scénario implique que les sanctions et les livraisons d’armes de la Russie soient officiellement considérées comme une déclaration de guerre. Et qu’un ultimatum soit lancé à l'Occident. « Fini avec vos sanctions et livraisons, sinon nous tirons des missiles sur l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie - et surtout sur la Pologne ». Cela parce que la Pologne est une frontière ouverte avec l’Ukraine : les réfugiés y sortent, les armes et l’aide en entrent.

Dans ce scénario, l’objectif jugé réaliste est que l’Occident se laisse finalement intimider et laisse l’Ukraine à la merci de la Russie. Après quoi la victoire y deviendrait possible, avec un gouvernement fantoche, des arrestations massives et des camps de rééducation.

Il est bien possible que ce ne soit que des bêtises. Et que l’expéditeur soit un propagandiste des services secrets russes, qui diffuse ce qui est le dernier grand atout de Poutine : la peur. Ou un collaborateur des services secrets ukrainiens qui dit pourquoi l’OTAN doit intervenir : par peur. Ou un paranoïaque qui diffuse ce qu’il ressent : la peur.

Si l’on écoute les gouvernements, cela ne semble guère plus confortable. Les Américains mettent en garde contre les armes chimiques en Ukraine et les cyberattaques en Occident. Tandis qu’un porte-parole du Kremlin n’exclut pas sur CNN l’utilisation d’armes nucléaires si « l’existence de la Russie » est menacée.

Le scénario le plus probable étant celui d’un long et cruel déchirement en Ukraine. Après un mois de pertes douloureuses, les généraux russes ont décidé que le but de la guerre n’avait jamais été de changer le régime de Kiev, mais d’éliminer l’armée ukrainienne dès le début. Désormais, la Russie rassemble ses troupes dans l’est de l’Ukraine, riche en matières premières.

Il faudra encore des nerfs d’acier, de la tenue, de la lucidité et de la chance. Car il est absolument impossible de prévoir ce qui va se passer. Notamment parce que Vladimir Poutine a toujours choisi une seule stratégie, du moins dans le passé : l’escalade. Aussi absurde que cela puisse paraître, la troisième guerre mondiale est effectivement devenue une variante envisageable pour 2022.

Qui sait, si vous êtes mari et femme, vous aurez peut-être bientôt ce dialogue dans un bunker quelconque :

Vous, l’homme : « C'est incroyable que la planète entière soit maintenant détruite parce qu’un type n’a pas obtenu ce qu’il voulait ... ».

Vous, la femme : « Bienvenu dans ma vie quotidien ».

Et c’est alors la dernière chose que vous dites.

(En fait, cette scène n’a été écrite ici que parce que les femmes sont sinon complètement absentes de cette histoire).

 

Le club des autocrates

Début février 2022, trois semaines avant l’invasion, la Russie et la Chine ont signé un accord « d'amitié commune sans frontières ». C’était la veille de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Pékin - et comme on l’a lu plus tard, le président russe Poutine a promis au chef du parti chinois Xi d’attendre la fin de la cérémonie de clôture avant d’envahir l’Ukraine.

Cette rencontre a été le signe de la confiance en soi de la politique autoritaire. Depuis la crise financière de 2008 au moins, la Chine et la Russie se considèrent de plus en plus clairement comme des modèles pour l’avenir. Depuis, leur propagande répète que les démocraties sont moralement décadentes et politiquement faibles. Elles ne peuvent plus se prendre en main. Nous allons gagner !

Cette confiance a de bonnes raisons : Ces dernières années, de plus en plus de démocraties ont basculé.

Car de nombreuses démocraties sont divisées à moitié. Les élections sont donc une danse sur le fil du rasoir. Quelques petits votes - et le pays bascule dans une toute autre direction. Trump a battu Clinton d’une centaine de milliers de votes dans les swing states décisifs, comme Biden l’a fait plus tard contre Trump. Les Britanniques ont voté 52 à 48% pour le Brexit. (En Suisse, l’initiative contre l’immigration de masse l’a emporté avec 50,3 pour cent).

Bientôt, en France aura lieu le second tour des élections présidentielles. Le président Emmanuel Macron a gagné au premier tour contre l’alliée de Poutine Marine Le Pen, et selon les sondages actuels, il va remporter le second tour avec 54 contre 46 pour cent. Le modèle de prévision de « The Economist » lui donne 80 pour cent de chances de gagner les élections. C’est comme si la démocratie jouait à la roulette russe au centre même de l'Europe. (Avec une cartouche et demie dans le revolver).

Avec une personne déterminée à sa tête, le camp autoritaire n’a besoin que d’une seule victoire. De nombreux chefs d’Etat autoritaires ont été élus démocratiquement - la première fois. Cette première victoire électorale a suffi à Vladimir Poutine pour établir un pouvoir stable, d’autres, comme Donald Trump, ont échoué de peu.

Cependant, un régime autoritaire stable est une illusion. Un tel régime se développe par poussées, généralement lorsque son propre pouvoir rencontre une résistance. Trump a tenté un soulèvement lorsqu’il a perdu sa réélection. Poutine a commencé à se considérer comme le sauveur spirituel de la Russie lorsque des manifestations contre les fraudes électorales ont eu lieu dans tout le pays de 2011 à 2013. Viktor Orbán a été élu en 2002 en tant que libéral fervent - lors des secondes élections de 2010, il a triomphé en tant que chantre de la démocratie illibérale.

Les poussées vont toujours dans la même direction : le fascisme. Plus vite à chaque poussée.

Dans son important essai « The Bad Guys Are Winning », Anne Applebaum a notamment décrit l’évolution du président biélorusse Alexandre Loukachenko, qui a tout de même passé 26 ans au pouvoir. Après sa sixième élection en 2020, des centaines de milliers de personnes ont manifesté, jour après jour. Loukachenko a d’abord laissé les manifestants parler, puis les a battus, mais les protestations ont continué à prendre de l’ampleur. Jusqu’à ce que Poutine, le rival de Loukachenko, lui a envoyé un avion avec des agents secrets du FSB. Les spécialistes de Poutine savaient qu’il suffisait d’éliminer quelques figures importantes de la contestation pour que le reste tombe dans l’apathie.

Loukachenko dépasse désormais une ligne rouge après l’autre. Pendant longtemps, les opposants ont été simplement jetés en prison. Puis vint la torture. Quelques mois plus tard, ce fut le tour des viols. Puis vinrent les meurtres. D’abord à l’intérieur du pays, puis à l’étranger. Et pour finir, l’armée de l’air a abattu avec la force un avion de ligne commercial alors qu’il survolait la Lituanie, avec à son bord un blogueur de l’opposition.

Poutine a en principe fourni à Loukachenko le même service que celui qu’il avait fourni quelques années auparavant au dictateur syrien Assad.

L’alternative aurait été le paquet chinois : 1. Reconnaître toutes les revendications de la Chine en matière de politique intérieure. 2. achète des techniques de surveillance chinoises, gérées par une équipe de spécialistes chinois. 3. accepte les investissements chinois - et nous te rendrons personnellement riche. 4. penche-toi en arrière et relaxe-toi.

Le motif de tels services d’aide était un double choc : en 1989, après la chute du mur de Berlin, puis en 2010 lors du printemps arabe, les dictateurs sont tombés comme des dominos. Leurs collègues survivants ont alors compris :

  1. Le courage et la rébellion sont contagieux.
  2. La rébellion, où qu’elle soit, doit être étouffée dans l’œuf.
  3. Dans ce contexte, la solidarité au-dessus de toutes frontières devient très rentable.

En effet, l’idéologie ne joue presque plus aucun rôle sous les régimes autoritaires. Quelle que soit la propagande officielle, dans la pratique, il existe aujourd’hui une Internationale autoritaire.

Certes, Loukachenko est désormais un paria dans le monde libre. Mais cela ne signifie pas qu’il est isolé. Il n’a aucun problème avec les communistes chinois, les cheikhs saoudiens, la junte militaire en Birmanie, le clergé en Iran, les talibans, le Venezuela socialiste.

Au 20e siècle, c’était encore différent : pour le Politburo de l'Union soviétique et un dictateur fasciste comme Pinochet au Chili, leur propre idéologie et leur bonne réputation dans le monde valaient encore des contorsions compliquées - et ils auraient arrêté quiconque les aurait déclarés comme étant des gens de la même trempe.

Aujourd’hui, il n’y a plus de honte. Sous les régimes autoritaires, l’image est aussi peu importante que le bilan du gouvernement. Personne ne lève le sourcil quand on a ruiné son pays, tant que l’on conserve le pouvoir. Maduro règne sur une favela au Venezuela, Assad sur un abattoir en Syrie.

Et dans le camp autoritaire, ce n’est pas non plus un problème de commettre un génocide - comme la junte en Birmanie. Et s’il y a des protestations, peu importe qu’elles soient larges, pacifiques et suivies dans le monde entier. Ce qui compte, c’est qu’elle soit réprimée, à Minsk comme à Hong Kong.

Des justifications ne sont plus nécessaires non plus. La plupart du temps, une insulte suffit, par exemple : « Impérialistes ! » Poutine s’est donné du mal. Il en a même trouvé deux lors de l’attaque contre l’Ukraine : « Nazis et drogués ».

C'est comme ça que ça se passe au club.

 

L’attaque à l’Ouest

La démocratie en Ukraine était loin d’être parfaite. Pas plus que son président Zelensky - cinq mois avant l’invasion, il a été révélé qu’il avait ouvert divers comptes offshores.

Malgré cela, les Ukrainiennes n’ont pas hésité une seconde à défendre leur démocratie imparfaite contre la deuxième plus grande armée de la planète. Elles avaient une raison de mettre leur vie en danger : Elles savaient encore par expérience ce que signifie l’entrée d’un pays dans le club.

Plus à l’ouest, on a eu plus de chance. Tellement qu’on a oublié d’en avoir jamais eu besoin.

Après la chute du mur, dans les années ‘90, la théorie selon laquelle il ne pouvait en être autrement, que la démocratie et les marchés libres n’étaient pas le résultat d’une longue et dangereuse lutte, mais d'une évolution conforme aux lois de la nature, l’a emportée.

Comme pour toute idéologie, la sanction était l’aveuglement. On considérait les courants, les partis et les États autoritaires comme des attardés. Et ne prenait pas leur propagande au sérieux. Pas plus que, plus tard, leur déclaration de guerre.

L’invasion de l'Ukraine a soudain mis les choses au clair : le fascisme est de retour. Et partout. Les gouvernements autoritaires ne se trouvent pas seulement en Russie. Mais en Chine et au Pakistan, au Brésil et en Bolivie, en Iran et en Arabie saoudite, en Inde et en Corée du Nord, en Syrie et en Egypte - ainsi qu’en Hongrie, en Serbie et en Pologne, au cœur de l’UE.

D’ailleurs, peu de pays démocratiques sont exempts de cancer : Les partis autoritaires prolifèrent partout en Europe. Et pas seulement les partis : Pendant la pandémie, des mouvements spontanés ont défilé dans toute l’Europe, dont le noyau dur ne s’est attardé que peu de temps sur le débat médical, pour basculer rapidement vers la politique radicale (renverser la dictature !), la méfiance (la politique, la science, la presse - toutes achetées !), la distorsion de la réalité (les conneries de QAnon), le darwinisme (la contamination sépare les forts des faibles), le sadisme (tous les vaccinés meurent en deux semaines - tant mieux !), les jérémiades (nous vivons comme les Juifs sous les nazis), la mégalomanie (le Conseil fédéral doit nous laisser le gouvernement). La seule constance dans tout cela : des manières dignes de l’enfer.

Pas de doute, il y a des raisons honorables de ne pas se faire vacciner. Mais pas une seule raison de se comporter de la sorte. La partie bruyante des protestations était une sauce d’ésotéristes, d’aigris et de l’extrême droite qui, de son côté, était presque obligée de défiler, car ses thèmes figuraient déjà sans elle sur les affiches.

Ce n’est pas un hasard si les politiciens d’extrême droite, les adeptes de la conspiration, les sceptiques de Corona et les admirateurs de Poutine convergent désormais. Ainsi, après l’invasion de l’Ukraine, 40 pour cent des sympathisants de l’UDC ont montré de la compréhension pour Poutine. Et au Canada, 26 pour cent des personnes non vaccinées ont estimé que l’invasion russe était justifiée, contre seulement 2 pour cent des personnes vaccinées.

Le bloc autoritaire se forme. Et ce n’est pas un hasard s’il se ressemble presque partout dans le monde.

Depuis des années, la Russie et la Chine ont construit leur réseau sans être inquiétées. La Chine exerce son influence principalement par le biais de devises fortes. Dans le monde entier, les Chinois achètent des infrastructures : des ports, des aéroports, des télécommunications, des biens immobiliers, des industries clés (comme en Suisse le producteur de semences Syngenta), et ils construisent en outre une nouvelle route de la soie gigantesque à travers l’Asie. De sorte qu’un jour, ils n’auront même plus besoin de racketter le reste du monde, car tout le monde sait que sans Pékin, la lumière s’éteindra.

La Russie a choisi la voie la moins coûteuse en finançant une armée de trolls qui inondent les démocraties du monde entier de doutes et de conneries. Alors que la Chine étrangle le monde en construisant, la Russie travaille à un chef-d’œuvre de destructivité - la machine à saboter la plus réussie de l’histoire. Le flux ininterrompu de bruit, de poison et d’inepties pures et simples nuit à l’efficacité des pays attaqués par la méfiance, les frictions, la perte de temps.

En plus deux triomphes dont l’Union soviétique n’avait pu que rêver. Sans l’attaque de la propagande russe, il n’y aurait très probablement eu ni de Brexit, ni de président Donald Trump.

Ce n’est pas sans raison que Poutine a perdu presque tout respect. Les deux pays anglo-saxons les plus puissants - paralysés par un investissement ridiculement bon marché dans la connerie.

Et qui sait si cet investissement ne lui apportera pas encore la victoire - lors des élections américaines de 2024. Car les républicains sont déjà un parti fasciste. Pour Trump, ils sont prêts à tout - même à justifier l’assaut contre le Congrès. (Ainsi, pratiquement plus aucun républicain ne trouve rien à redire lorsque la femme de l’un des sept juges suprêmes des Etats-Unis s’entretient avec le chef de cabinet de Trump au sujet de l’annulation de l’élection présidentielle, de l’arrestation des politiciens démocrates élus et de leur traduction devant un tribunal militaire).

Le parti républicain américain est de loin la plus grande menace pour la civilisation au 21e siècle - en cas de victoire en 2024, Trump n’attendrait pas deux semaines avant la fin de sa présidence pour faire un coup d'Etat.

Ce qui est épouvantable, c’est que le parti est pourri jusqu’à l’os. Faisons l’hypothèse que Trump perd en 2024. Son clone gagnera-t-il en 2028 ? Ou seulement en 2032 ?

A moins d’un miracle, l’Amérique sera dans le camp des fascistes dans un avenir proche.

Ce qui signifie qu’il ne faut plus craindre le déclenchement de la Troisième Guerre mondiale. Elle est en cours depuis longtemps.

Et la fin est loin d’être certaine : les régimes autoritaires gouvernent environ la moitié de l’humanité, ils ont le soutien de groupes puissants dans les démocraties, ils ont une structure et une stratégie de propagande et ils ont un objectif commun : faire basculer les pays les uns après les autres.

Il est temps d'en finir avec notre propre aveuglement. Nous ne pouvons pas nous permettre de nouvelles pertes.

L’enjeu en Ukraine n’est pas seulement l'Ukraine. Il s’agit de tout.

 

Après s’être levé

Encourageant est de savoir que l’on n’est pas seul dans son incompétence. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, le 24 février, a été réveillé chez lui à 5 heures du matin, lors des premières frappes de missiles. Il a déclaré plus tard : « Aucun d’entre nous n’était prêt pour la guerre avant qu’elle n’éclate, aucun d’entre nous ».

Le président s’en tenait à une règle simple : « Comme le disait mon père, si tu n’as aucune idée de ce que tu dois faire, sois honnête et tout ira bien. Parce que si tu es honnête, les gens te croiront. Essaie de ne pas faire semblant ».

Et après tout, jusqu’à présent, ni Zelensky ni son pays ne se sont débrouillés si mal.

La sincérité n’est pas la pire des idées. Car dans l’inconnu, on n’a pas d’autre boussole. Et nous nous sommes réveillés dans un monde inconnu : sans neutralité entre le bien et le mal. Il y a une quantité incroyable de choses à repenser, à jeter par-dessus bord, à faire.

Certaines tâches sont évidentes :

  • Livrer de l’argent et des armes à l'Ukraine : ne serait-ce que parce que ce pays défend aussi notre liberté.
  • Faire des recherches sur la place financière, où la Russie reste vulnérable. Plus un découplage rapide, voire immédiat, du gaz russe.
  • En tout cela, ne pas hésiter. Comme l’a justement fait remarquer Zelensky : « On nous dit que la décision d’augmenter les sanctions dépend de l’utilisation ou non de gaz toxiques par la Russie. Ce n’est pas le bon ordre. Nous ne sommes pas des cobayes ».

Le reste sera plus complexe : Par exemple, la transformation en projet politique et l’armement de l’UE ; une économie moins axée sur l’efficacité que sur la résilience ; une politique énergétique qui rend indépendant des autocraties pétrolières et gazières ; la question de savoir comment les démocrates travaillent ensemble en démocratie ; la stratégie la plus efficace face aux sous-marins des autoritaires ; la paralysie des usines à trolls et la mise en place d’une contre-propagande dans les pays autocratiques ; de meilleurs nerfs face aux menaces de bombes atomiques ; la fin de l’habitude de répondre aux coups de pied dans le tibia par la remise d’une carte de visite business.

Bref, autant de choses pour lesquelles les livres de recettes actuels sont vides.

 

Le retour de la politique

Voilà pourquoi : l’époque de notre jeunesse vient de s’éteindre. L’arrivée de Poutine a également brisé la dernière des trois grandes promesses des années 90 :

  1. Le marché libre détermine des prix rationnels -> le crash du système bancaire international en 2008 ;
  2. Le changement par le commerce : l’ouverture des marchés donne naissance à des sociétés ouvertes -> les marchés géants que sont la Chine et la Russie exportent l’autocratie ;
  3. La mondialisation élimine la guerre : bombarder des partenaires commerciaux est une mauvaise affaire -> l’invasion de la Russie.

Rétrospectivement, le néolibéralisme semble presque touchant : comme le retour de l’idée romantique du « retour à la nature ». Sauf que cette fois-ci, le rêve a été exprimé en termes de modèles économiques : que le paradis reviendrait si seulement l’homme n’intervenait pas.

Le krach bancaire, la pandémie de Corona, l’Internationale autoritaire ont montré qu’il n’y avait pas de loi naturelle menant à la maximisation de la raison et de l’harmonie. Au lieu de cela, le message était qu’il n’y avait plus d’excuse pour éviter la politique. Car sans cadre, tout s’effondre : la liberté, la société et même les banques.

De plus, le moteur de l’ère ultralibérale qui a duré trente ans est en train de se casser : la mondialisation. Cela parce qu’il est apparu à quel point les chaînes d’approvisionnement complexes rendent le monde vulnérable.

  1. Pendant la pandémie : lorsque les frontières se ferment - et que des secteurs entiers se retrouvent sans approvisionnement.
  2. Par la force des sanctions : Chine et consorts tenteront de détourner leurs flux financiers et de marchandises des États-Unis.
  3. Par la guerre d’agression de la Russie : l’Occident tente de s’affranchir des matières premières et des investissements de ses ennemis.

Selon toute vraisemblance, la production sera plus locale, plus chère, plus nationale : parce que dans un monde divisé en camps, l’objectif principal n’est plus l’efficacité, mais la résilience.

Comme l’a écrit Olivia Kühni dans son essai, il est temps que la politique revienne.

Ainsi, sur la tombe du néolibéralisme, deux systèmes économiques résolument pensés comme politiques se disputent l’héritage : Big Brother et Big Government.

  • Big Brother : celui qui détient le pouvoir politique a accès à l'économie. Et s’enrichit, lui et ses partisans.
  • Big Government : celui qui détient le pouvoir politique distribue la plus grande partie possible du capital à des projets utiles et à la population.

Ce n’est pas un hasard si un impôt minimum global a vu le jour ces dernières années, comme les paquets d’aide Corona, et si trois projets d’allègement fiscal ont été rejetés en Suisse. (Et ce n’est pas un hasard si Biden et Scholz ont tous deux fait campagne avec le slogan « Respect »).

Cela parce que pour de nombreuses démocraties, le sentiment d’inégalité est devenu un véritable danger. Si une partie suffisamment importante se sent trop peu respectée, il suffit d’une élection pour que le pays bascule.

Après tout, ce n’est pas la première fois que nous nous trouvons confrontés avec cet écueil.

 

La lutte des systèmes

En fait, la liberté et le capitalisme ont déjà gagné plusieurs fois contre des systèmes autoritaires - comment ?

En faisant ce que les systèmes autoritaires ne peuvent pas faire : se réinventer.

La révolution libérale suisse a remporté sa victoire solitaire au 19e siècle. Elle n’a pas réussi lors de la courte guerre duSonderbund, mais dans le tourbillon qui l’a suivie. Lorsque les libéraux victorieux ont créé de toutes pièces et à un rythme effréné la constitution, les codes, les tribunaux, les écoles primaires, les universités, la monnaie, les chemins de fer, les banques et, un peu plus tard, les droits populaires, bref, tout un pays.

C’était une révérence à l’être humain par l'action.

Aux États-Unis, la réponse de Franklin D. Roosevelt à la dépression des années trente était « rien à craindre que la peur elle-même » - et l’expérimentation : un chaos de plusieurs dizaines de programmes d’infrastructure, le démantèlement des monopoles, des impôts élevés sur les hauts revenus, des salaires plus élevés - ce fut le berceau de la classe moyenne occidentale. Et la réponse de Roosevelt au nazisme a été de puiser sans vergogne dans la boîte à malices légale : un contrat pour « prêter » des milliers de cargaisons de matériel de guerre à la Grande-Bretagne (plus tard aussi à l’Union soviétique) - une impudence qui a probablement décidé de la guerre mondiale. (La propagande américaine a baptisé les forges d’armes « tapis roulants de la démocratie »).

La jeune classe moyenne, avec des salaires élevés et des impôts élevés, a également gagné la bataille suivante sur les tapis roulants civils : la guerre froide contre l’empire soviétique.

Le capitalisme a moins convaincu par sa théorie de l’histoire que par ses réalisations : les téléviseurs, les machines à laver, les coiffures en forme de tour, les cigarettes, les films en couleur, l’existentialisme, les piscines, le rock‘n’roll, les maisons individuelles, les bandes dessinées, les concerts de rock, les vacances à la plage, les révoltes et les automobiles.

Bref, une multitude de choses colorées, vendues avec des promesses colorées. Qu’il y ait eu beaucoup de camelote n’était pas si grave : l’essentiel était que le capitalisme avait évolué, passant de l’offre à la demande, du regard froid du fabricant au regard rêveur du vendeur : il concevait l’homme comme un être de désir.

En bref, les démocraties du passé, entourées d’ennemis, ont fait preuve d’imagination : un État libéral, le New Deal, l’économie sociale de marché. Elles ont offert à leurs citoyennes plus de participation. Et plus de dignité.

(En allemand, la dignité [Würde] est aussi un subjonctif [würde = pourrait], non sans raison : la dignité consiste à avoir des possibilités).

Le renouveau démocratique fonctionne encore aujourd’hui comme une stratégie de combat : on a pu constater dès le premier mois de la guerre à quel point les autocraties en étaient vulnérables.

  • Avec une nouvelle philosophie, l’armée ukrainienne a pris de court la machine de guerre russe : chez les Ukrainiens, ce sont de petites unités qui décident sur le terrain, les Russes suivent la chaîne de commandement.
  • De plus, les assaillants ont été désagréablement surpris de constater qu’en Ukraine, les maires et les gouverneurs décidaient eux-mêmes - le plan de guerre visant à renverser le gouvernement de Kiev était donc déjà un vieux souvenir avant même le premier tir.
  • De même, on a sous-estimé à Moscou la force de la résistance : On ne pensait pas que Biden, l’UE et Zelensky pourraient trouver quelque chose d’énergique. (Les cyniques prévoient tout, sauf que quelqu’un a un cœur).

Sans cela, le drapeau russe flotterait désormais sur Kiev. Car si les deux camps jouent selon les mêmes règles, ce sont les autoritaires qui gagnent - parce qu’ils ne si tiennent pas.

Ce n’est pas pour rien que le culte de la cruauté fait partie de la vénération des hommes forts. Avec la justification suivante : ils peuvent encore prendre des décisions difficiles. Et contrairement aux démocraties ramollies, ils peuvent encore faire des sacrifices. Sans cependant oublier que les principes et les personnes, y compris les leurs, sont pour eux du matériel de jeu.

Mais la grande force des démocraties, c’est justement cela : Elles ne peuvent se désintéresser ni des règles ni des personnes. Aucune démocratie ne fonctionne sans Etat de droit - et aucune démocratie ne survit sans dignité : sans la possibilité pour ses citoyens de faire quelque chose de leur vie.

Zelensky, par exemple, le sait : « Quoi qu’il arrive, nous devons tous penser à l’avenir, à ce que deviendra l’Ukraine après la guerre, à ce que nous voulons de la vie, car c’est la guerre pour notre avenir ». Il a raison : celui qui se bat contre des gens comme Poutine doit penser à l’avenir.

Car le plus grand danger qui menace les démocraties ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur : Lorsque la méfiance et le bruit politique les auront paralysées et qu’un candidat comme Trump demandera : « Qu’avez-vous à perdre ? »

La décision dans la lutte des systèmes ne se fait pas sur le champ de bataille, mais en politique. Plus précisément dans la question de savoir si les démocraties ont encore la force et l’imagination nécessaires pour frapper un grand coup.

 

Notre travail

Alors - créons-nous quelque chose de nouveau ?

Il y a quelques semaines encore, on aurait dit : impensable. Mais depuis, de nombreuses choses impensables se sont produites. Les États-Unis ont été prévoyants. L'Europe s’est montrée unie. Et les Ukrainiens ont eu le cœur, l’habilité et les informations des services secrets pour enrayer la machine militaire russe.

Il est temps de jeter quelques vieillies opinions personnelles par-dessus bord, d’écouter, de nouer des alliances et d’apprendre rapidement. Car le fascisme est de retour. Et il veut sa revanche. Personne ne sait encore si la guerre à venir sera chaude ou froide. La seule chose qui est claire, c’est que nous gagnerons parce qu’il ne restera rien d’autre pour rendre la vie digne d’être vécue. Ou pour le dire plus élégamment : navire de guerre russe, va te faire foutre !

Tout cela n’est pas nouveau. Des générations ont lutté pour les démocraties dans lesquelles nous avons grandi. Maintenant, c’est notre tour.