Studia philosophica 76 (2017) - Revue suisse de philosophie

La philosophie et son histoire – un débat actuel

Catherine König-Pralong: La raison philosophique
moderne et ses historiens (XVIIIe–XIXe siècle)

Jacques Bouveresse: L’histoire de la philosophie, l’histoire des sciences et la philosophie de l’histoire de la philosophie

Peter Schulthess: Überlegungen zur Sprache und Geschichte der Philosophie

Katia Saporiti: Wozu überhaupt Geschichte der Philosophie?

Introduction

Depuis la fin des années 1980, la question du rapport de la philosophie à sa propre histoire occupe une place centrale dans les discussions portant sur la nature et la méthode de cette discipline. Que peut faire la philosophie de son histoire? demande ainsi le titre d’un volume publié en 1989 par Gianni Vattimo. Dans le sillage d’auteurs d’orientation continentale comme Foucault, par exemple, on a vu se cristalliser une position «relativiste» (Alain de Libera, Kurt Flasch), opposée à une attitude «continuiste» (Claude Panaccio, Pascal Engel), qui a ses racines chez des grandes figures de la tradition analytique comme Peter Strawson, Donald Davidson ou encore Michael Dummett. Ces débats ont nourri et renou- velé l’intérêt de la communauté philosophique pour les questions métaphilosophiques et méthodologiques. C’est à ce retour de l’histoire sur le devant de la scène philosophique qu’a été consacré le Symposium de la Société Suisse de Philosophie, organisé par le Groupe Genevois de philosophie et le Département de philosophie, et qui s’est tenu du 15 au 17 septembre 2016 à l’Université de Genève. Les intervenants ont été invités à réfléchir ensemble sur des questions comme celles-ci: peut-on pratiquer la philosophie sans faire simultanément de l’histoire de la philosophie? quelles sont les grandes options méthodologiques en présence dans le domaine de l’histoire de la philosophie? quel est l’impact de la manière dont est conçue l’histoire de la philosophie sur la notion même de phi- losophie et inversement? Quelque soixante-huit exposés en sessions parallèles ainsi que quatre conférences plénières ont apporté des réponses à l’une ou l’autre de ces questions. Le présent volume recueille une sélection de contributions1 reflétant la richesse de ces discussions. Même si tous les auteurs répondent par la positive à la question de savoir si la philosophie doit prendre en considération son histoire, les lecteurs se rendront vite compte que l’unanimité n’est ici qu’apparente. Un véritable débat a lieu quant aux raisons qui motivent cette nécessité, mais aussi quant aux méthodes qu’il convient de mettre en œuvre lorsque l’on fait, comme il se doit apparemment, de la philosophie avec de l’histoire. Le regroupement des contributions en cinq sections thématiques fait écho à ces différentes perspectives et, par là même, aux conceptions de l’histoire de la philosophie qui y sont exposées et défendues.

Dans la première section «Vérités atemporelles ou historicité des doctrines philosophiques», la contribution de Catherine König-Pralong, «La raison philosophique moderne et ses historiens (XVIIIe–XIXe siècle)», nous fait prendre conscience du fait que le problème de la difficile relation qu’entretient la philosophie avec son histoire ne se pose qu’à partir d’une certaine période de l’histoire. À travers l’identification de trois formes d’histoire de la philosophie émergeant au cours des 18e et 19e siècles, l’auteure montre comment cette démarche nouvelle s’est constituée en discipline académique autonome. Au moins deux présupposés considérés par König-Pralong comme déterminants pour de telles conceptions de l’histoire de la philosophie se retrouvent sous une forme ou une autre dans les débats actuels. Il s’agit, d’une part, de l’idée voulant qu’il y ait des vérités philosophiques universelles et invariables dont l’émergence historique peut être démontrée, d’autre part, du postulat d’une diversité culturelle et nationale insurmontable des doctrines philosophiques laquelle exclut toute possibilité d’une histoire cumulative. Dans son texte intitulée «L’histoire de la philosophie, l’histoire des sciences et la philosophie de l’histoire de la philosophie», Jacques Bouveresse dénonce cette promotion de l’incommensurabilité des doctrines philosophiques dont témoignait encore l’enseignement de l’histoire de la philosophie dans la seconde moitié du 20e siècle, par exemple dans une grande partie de l’Université française. Son texte peut également être lu comme appuyant les ambitionsthéoriques de la philosophie: croire en elles signifie défendre l’idée que la philosophie est capable d’apporter une contribution propre à l’édifice de la connaissance humaine, mais aussi qu’il est possible d’évaluer et donc de critiquer ses conceptions comme vraies ou fausses, bref qu’il s’agit d’une science, comme aimaient à le répéter par exemple Brentano et ses disciples.

Dans la deuxième section intitulée «Le langage comme horizon dernier de la philosophie», les contributions des trois auteurs s’intéressent moins à la question de la vérité pour elle-même qu’au langage qui en traite. Un langage dans lequel ils ne voient pas seulement la «matérialité» propre à l’activité du philosophe, mais également son objet d’étude privilégié. Pour Peter Schulthess («Réflexions sur le langage et l’histoire de la philosophie»), la philosophie est davantage tournée vers des problèmes que des objets, et ces problèmes se posent immédiatement dans le langage ordinaire. Or, le langage est lui-même soumis à l’historicité; et c’est cette historicité du langage philosophique que l’article discute en détail. Pour Christoph Kann («L’incontournabilité conceptuelle-terminologique de l’histoire de la philosophie»), le philosophe ne peut jamais prétendre échapper à l’histoire, car il participe toujours au jeu de langage de la philosophie, qui est historiquement constitué. Ce jeu peut certes rester de l’ordre du présupposé non thématisé, il n’empêche que c’est lui qui assure une continuité historique dans l’activité de philosopher. Dans ce contexte, Kann suggère de reprendre à nouveaux frais le débat entre les tenants de l’histoire des concepts (Begriffsgeschichte) et ceux de l’histoire des problèmes (Problemgeschichte), ce que le texte de Giuliana Gregorio «Philosophie et histoire de la philosophie: une reprise de la perspective herméneutique» se donne comme tâche de faire. En élaborant une généalogie de la notion d’histoire des concepts qui remonte loin dans le 19e siècle, elle arrive, par l’intermédiaire de Gadamer, à la même conclusion: une interaction essentielle entre parole et concept est ce qui distingue la philosophie des autres domaines du savoir humain. Mais tandis que Gregorio montre que l’intérêt de Gadamer pour une histoire des concepts est qu’il mène à nier l’existence de propositions vraies en philosophie, Schulthess et Kann affirment au contraire la coexistence de la contextualité et de la prétention à l’universalité.

Sous l’intitulé de la troisième section, «Particularité et utilité de l’histoire de la philosophie», une autre stratégie argumentative est proposée. Katia Saporiti («À quoi bon l’histoire de la philosophie? La contingence des problèmes philosophiques et l’utilité de l’histoire de la philosophie pour la philosophie») s’interroge sur le fait que ce ne sont pas seulement les concepts qui sont indexés dans le temps, mais aussi les problèmes philosophiques discutés au cours des différentes époques de l’histoire. Elle insiste sur la valeur de la contingence, car elle permet une identification des débats passés par affinités des problèmes sans qu’il ne soit question de leur identité. Pour pouvoir tirer de cette contingence un enseignement pour nos pratiques actuelles, l’historien de la philosophie se doit d’être un traducteur, une image féconde qui incite à penser le rapport de la philosophie à son histoire comme étant souple et pluraliste. Les réflexions de Matthieu Queloz («La philosophie a-t-elle une histoire confirma- toire? Bernard Williams et l’histoire de la philosophie») trouvent leur origine dans une remarque de Williams, d’après qui une discipline scientifique ne peut ignorer son histoire que lorsque celle-ci est «confirmatoire» (vindicatory) pour la discipline, à savoir uniquement lorsqu’elle est constituée de découvertes ou consiste, plus généralement, en une suite de progrès. Or, dans le cas de la philosophie, les changements historiques sont si «radicaux» que l’arrière-plan déterminant les formes et standards d’arguments se modifie d’une époque à l’autre. La philosophie a ainsi diverses raisons de s’intéresser à son histoire, comme entreprend de le montrer Queloz. Le dernier texte de cette section peut être lu comme une étude de cas. Ophélie Desmons («La pratique de l’histoire de la philosophie de John Rawls») analyse les Lectures de Rawls sur les théo- ries de la justice de Locke et de Mill. Elle montre qu’en suivant un procédé de contraste et de comparaison, Rawls éclaire ce qui, dans les théories du passé, demande à être révisé du fait de ses implications normatives, implications qui ne sont plus acceptables selon la conception que nous nous faisons aujourd’hui de la justice. C’est dès lors ce rôle de l’histoire de la philosophie dans «l’économie globale de la théorie de Rawls» qui, selon Desmons, prouve incontestablement son utilité.

Dans la quatrième section, intitulée «Reconstruction et actualisation», les auteurs s’intéressent plus en détail aux méthodes mobilisées afin de mettre l’histoire au service d’une intention philosophique. Pour Wilfried Kühn («Un plaidoyer pour une reconstruction rationnelle»), un élément essentiel d’une reconstruction rationnelle de l’histoire est l’activité de «complémenter par hypothèses»: dans les textes du passé, il y a des arguments qui ne deviennent conclusifs que si l’on y ajoute d’autres prémisses et arguments qui, précisément, ne sont pas tous contenus dans le texte que l’on étudie, mais peuvent être dégagés de l’histoire de leur récep-tion. Ce qui permettra de constituer ce que Kühn appelle la rationalité relative d’un texte. Une démarche semblable est identifiée par Marco Damonte («L’histoire de la philosophie selon Anthony Kenny»), qui trouve chez Kenny l’usage du principe méthodologique dit «de récursivité», un principe qui fait dépendre l’intelligibilité d’un philosophe de la capacité de sa pensée à donner à la philosophie de notre temps une forme plus adéquate. Le texte de Lisa Broussois, «Une histoire philosophique de la philosophie avec et à partir de modèles alternatifs: l’actualité du sentimentalisme moral des Lumières écossaises», argumente avec force en faveur d’une telle démarche. En mettant en lien, notamment, les pensées du philosophe écossais Francis Hutcheson avec la problématique contemporaine des éthiques environnementale et animale, l’auteure s’attache à démontrer que sans cette intervention du passé, certains enjeux des débats actuels s’avéreraient moins riches.

Cette possible continuité entre les thèses et argumentations du passé et les pré- occupations actuelles est remise en question dans la dernière section du volume, intitulée «Rupture et continuité». L’article de Johannes Steizinger «Réorientations de la philosophie à l’âge de l’histoire: le geste de rupture radicale de Nietzsche et le traditionalisme de Dilthey» s’intéresse à la réaction de la philosophie face à la montée en puissance et à l’autonomisation des sciences de la nature ainsi que des sciences humaines au 19e siècle, une dynamique ayant dépossédé la philosophie d’un grand nombre de ses objets d’étude traditionnels. Steizinger propose une analyse comparative de deux figures majeures de la philosophie du 19e siècle, Nietzsche et Dilthey, et de la manière dont elles ont entrepris de justifier, malgré cette crise, l’existence de la philosophie. Dans son texte «Entre discontinuité et référence à la tradition: l’herméneutique de Hannah Arendt», René Torkler discute quant à lui la façon qu’a Arendt de défendre l’impossibilité d’appliquer à nos problèmes actuels les catégories du passé. À noter qu’Arendt admet néanmoins de pouvoir travailler avec la tradition sous certaines conditions bien déterminées. C’est notamment sa référence à l’expérience vivante, celle du passé, mais également celle de l’interprète et du penseur contemporain, qui rappelle, selon Torkler, que la philosophie s’intéresse à son histoire pour trouver de nouvelles manières d’expérimenter ce qui est considéré être une meilleure compréhension de l’homme et du monde.

Comme le montre la pluralité des regards et des démarches adoptés par les auteurs du présent volume, s’accorder sur le fait que l’histoire de la philosophie est non seulement utile mais nécessaire pour philosopher aujourd’hui n’implique pas de consensus quant à la manière de justifier, de pratiquer ou encore de comprendre ce rapport. Par ailleurs, un autre élément commun peut être pointé dans l’ensemble des contributions réunies ici. Il s’agit de l’injonction à ne pas en rester aux oppositions désormais standard entre continuistes et relativistes, ou encore entre histoire historienne et histoire philosophique de la philosophie, mais, au contraire, à chercher à les dépasser. En ce sens, il nous reste à souhaiter que ces pages inciteront le lecteur, qu’il soit philosophe, historien de la philosophie, étudiant ou enseignant, à s’interroger dans son propre travail sur les formes que peuvent prendre la coexistence (nécessaire) de la philosophie et de son histoire.

Laurent Cesalli, Parwana Emamzadah, Janette Friedrich et Hamid Taieb


Références:

  1. Toutes les contributions ont été soumises à une évaluation par les pairs. Nous remercions chaleureusement ceux-ci pour la lecture critique des textes.