Edvard Munch, Le Cri, tempera sur carton, 1910.
Edvard Munch, Le Cri, tempera sur carton, 1910.

Philosophie théorique

Existentialisme

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Contexte historique

Apparu en Europe au cours des 19ème et 20ème siècles, l’existentialisme est un courant philosophique et littéraire qui se développe de manière fulgurante après la Seconde Guerre Mondiale. L’horreur insoutenable de la guerre et le caractère inacceptable des camps de concentration ont plongé les individus dans un sentiment de vide et d’absurdité quant au sens de l’existence elle-même; peu à peu, l’être humain s’interroge à propos de son destin ainsi que de son rapport au monde. « Angoisse, ennui, aliénation, absurde, liberté, engagement et néant »[1] deviennent ainsi les thèmes de prédilection de nombreux écrivains et philosophes que l’on nommera par la suite « existentialistes ». Selon Yves Stalloni:

« Une des raisons de sa popularité est sans doute que cette philosophie de l’existence ne propose pas un système achevé. Elle formule plutôt un rapport au monde dont on pourra également trouver trace chez des penseurs anciens comme Sénèque, Saint Augustin ou Pascal (…) qui expriment la condition tragique de l’homme. »[2]

Søren Kierkegaard, Friedrich Nietzsche, Fedor Dostoïevski et Franz Kafka sont aujourd’hui considérés comme les précurseurs du courant existentialiste. Ce n’est toutefois qu’avec les travaux de Karl Jaspers, Martin Heidegger et Martin Buber dans les années 1930 en Allemagne, puis ceux de Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Simone de Beauvoir et Maurice Merleau-Ponty dans les années 1940 et 1950 en France que le courant pourra être défini en tant que tel.[3] D’autres auteurs espagnols comme José Ortega y Gasset et Miguel de Unamuno, et russes tels que Nikolai Berdyaev et Lev Shestov contribueront également au développement du mouvement. Dans ce contexte, il est toutefois important de noter que l’existentialisme ne constitue pas un courant totalement homogène et que certains auteurs et philosophes comme Camus et Heidegger se distancieront très clairement de l’étiquette existentialiste qui leur avait été attribuée.

Une philosophie de l’existence

Comme son nom l’indique, l’existentialisme est une philosophie relative à l’existence et plus spécifiquement à l’existence de l’être humain. Entendant se détacher des approches philosophiques systématiques qu’ils considèrent comme trop abstraites et déconnectées de la réalité, les philosophes dits existentialistes placent l’existence, c’est-à-dire l’expérience concrète de l’être humain au centre de leur réflexion philosophique. Philosophie de l’être humain libre, responsable de ses choix et de ses actes et compris à la fois comme sujet pensant, sentant et agissant[4], l’existentialisme considère les individus comme seuls maîtres de leur destin et du sens qu’ils donnent à leur existence, indépendamment de toute règle qui pourrait être imposée par une société ou une religion. Comme le dira Sartre dans l’Être et le Néant: « Chaque personne est un choix absolu de soi ». Ainsi, lorsqu’il s’agit de définir certaines valeurs morales par exemple, les existentialistes considèrent les individus capables de définir eux-mêmes leurs propres valeurs, quelles qu’elles soient. Contrairement à une approche qui défendrait que les valeurs morales doivent découler d’un système défini de manière abstraite et conceptuelle afin d’être justifiées et applicables à tous, l’existentialisme incombe la tâche de les définir à chaque individu particulier pour lui-même. Cette conception des choses vaudra aux philosophes existentialistes de nombreuses et vives critiques dans la mesure où l’on peut craindre alors un relativisme absolu.[5]

L’existence précède l’essence: la thèse sartrienne

L’une des thèses les plus célèbres de l’existentialisme est certainement celle développée par le philosophe français Jean-Paul Sartre, à savoir que « l’existence précède l’essence ». Selon cette approche, l’être humain se définit par la somme de ses actions, dont il est par ailleurs pleinement responsable. Ainsi, l’essence d’un être humain ne peut être établie qu’après considération des actions particulières effectuées au cours de son existence. Contrairement à un objet dont on définit l’essence a priori au vu de la fin à laquelle il devra servir, et dont l’existence n’est en ce sens qu’un aboutissement, l’être humain ne se définit qu’après avoir vécu, c’est-à-dire existé. L’être humain détermine donc lui-même son essence: il n’est rien d’autre que le résultat des actions qu’il effectuera tout au long de sa vie. Cette thèse s’oppose radicalement à la thèse platonicienne selon laquelle toute chose est façonnée à partir d’une forme parfaite et idéale qui se trouve dans le monde dit des idées, à savoir un monde exclusivement intelligible, totalement indépendant du monde réel dans lequel les choses existent et prennent leur forme concrète. Selon cette approche, l’essence objective détermine entièrement la forme et l’existence concrète de la chose réelle en question.

Implication philosophique

L’existentialisme se distingue d’autres courants philosophiques dans la mesure où il introduit de nouvelles catégories afin de comprendre l’existence humaine. Selon les existentialistes, les « répertoires conceptuels » de la philosophie antique et moderne ne permettent pas de saisir entièrement toute la complexité de l’existence humaine: « les êtres humains ne se réduisent ni à des substances aux propriétés fixes, ni à des sujets qui interagissent avec des objets »[6]. Bien que l’existentialisme ne remettent pas en question les catégories de base développées par les sciences (causalité, fonction, motivation, etc.) et la morale (intention, responsabilité, devoir, vertu, etc.), il affirme néanmoins que ces catégories ne suffisent pas afin de comprendre la nature des êtres humains dans son intégralité. De plus, l’existentialisme rejette l’idée traditionnelle selon laquelle les normes concernant la manière dont il faut conduire son existence pourraient être déduites à partir des propriétés essentielles de l’être humain. Or, si aucune norme ne peut être définie au préalable afin de guider l’action humaine (c’est-à-dire son existence), à quoi les individus peuvent-ils alors se raccrocher?

Afin de répondre à cette question, l’existentialisme développe la notion d’authenticité. Ce concept permettra en effet de distinguer les différentes raisons qui peuvent être à l’origine de nos actions. Afin d’agir de manière authentique selon la thèse existentialiste, toute action doit être comprise comme le reflet d’un choix personnel, c’est-à-dire d’un engagement que l’individu aura pris envers lui-même. En ce sens, il ne suffira pas pour l’individu d’agir uniquement sur la base de considérations morales (« parce que tout individu moral aurait agi ainsi »), mais celui-ci devra comprendre ses actions en termes d’édification du soi. Une telle démarche implique également que chaque individu prenne ses responsabilités pour sa vie dans la mesure où lui seul est responsable de la personne qu’il devient et qu’il est.

L’existentialisme aujourd’hui[7]

L’existentialisme continue de jouer un rôle important dans la pensée contemporaine de la philosophie continentale et analytique. La Society for Phenomenology and Existential Philosophy ainsi que de nombreuses sociétés dédiées notamment à Heidegger, Sartre, Merleau-Ponty, Jaspers et Beauvoir proposent une plateforme qui recensent les travaux qui confrontent les idées de l’existentialisme classique avec celles de mouvements comme le structuralisme, l’herméneutique et le féminisme. On peut notamment citer Judith Butler, Lewis Gordon et Matthew Ratcliffe. Des auteurs comme Charles Taylor, Paul Ricoeur ou Hubert Dreyfus ont par ailleurs développé leurs théories à partir de la conception narrative de l’identité propre. Foucault quant à lui fera ressurgir certains débats de l’existentialisme en développant un concept de liberté et en explorant la notion de « prendre soin de soi ». Derrida en fera de même dans ses travaux à propos d’une religion sans Dieu et de ses réflexions à propos des concepts de mort, de choix et de responsabilité.


Références:

[1] Steven Crowell: Stanford Encyclopedia of Philosophy <https://plato.stanford.edu/entries/existentialism/>

[2] Yves Stalloni: Universalis Encyclopédie <https://www.universalis.fr/encyclopedie/existentialisme/>

[3] Steven Crowell: Stanford Encyclopedia of Philosophy <https://plato.stanford.edu/entries/existentialism/>

[4] Et non plus comme seul sujet pensant.

[5] Afin de ne pas tomber dans un relativisme absolu, Sartre introduira le concept de responsabilité. Selon lui, bien que chaque individu soit entièrement libre de choisir pour sa vie, celui-ci devra néanmoins prendre en compte et évaluer les conséquences de ses choix dans la mesure où ces derniers n’engagent pas que lui, mais l’humanité toute entière.

[6] Steven Crowell: Stanford Encyclopedia of Philosophy <https://plato.stanford.edu/entries/existentialism/>

[7] Steven Crowell: Stanford Encyclopedia of Philosophy <https://plato.stanford.edu/entries/existentialism/>