par Yannis Constantinidès

La foule sentimentale

"La foule est mensonge."
Søren Kierkegaard

 

Tous les touristes souhaitent aller là où il n’y a pas de touristes, les Robinson affichés abondent alors que les îles désertes se font rares.[1] Personne ne peut décemment vouloir être pris dans la cohue, dans une bousculade, et pourtant les manifestations géantes sont plus courues que jamais, comme s’il y avait une sorte de plaisir honteux à se fondre littéralement dans la foule. Qu’est-ce qui peut en effet pousser des dizaines de milliers d’individus à s’agglutiner des heures durant, au mépris de tout confort, pour assister à un éphémère feu d’artifice sinon la sourde réminiscence de la condition utérine, où l’on est totalement impuissant et ballotté sans fin ? Chacun renonce ici sans sourciller à l’intimité qu’il défend sans doute farouchement par ailleurs pour se laisser effleurer, toucher, écarter sans ménagement.

Comment passe-t-on si légèrement de la liberté individuelle à l’irresponsabilité collective ? Ce ne peut être que par une volonté trouble d’autodissolution, une aspiration inavouable à l’indifférenciation. La foule peut être effrayante, mais elle est aussi accueillante – au sens où elle avale ses membres, comme Kronos ses enfants ou un trou noir la matière. Elle ne forme pas tant un tout qu’un tas acéphale, qui peut croître pour ainsi dire à l’infini. C’est cette chaleur subhumaine, cette promiscuité sans véritable proximité, que l’on recherche plus ou moins consciemment dans une foule ; elle n’a rien en commun avec les fantasmes au contraire transparents des apprentis médecins, qui profitent de leur présence dans une rame bondée de métro pour infliger à leurs victimes peu consentantes un désagréable frottis vaginal ou même un indélicat toucher rectal…

Mais les vicieux ne sont en réalité que des opportunistes, ils ne se mêlent à la foule que pour échapper à l’opprobre. Tous les autres y sont par incapacité à la fois de rester seuls et d’établir de véritables relations avec leurs congénères[2]. La foule est en ce sens un bon compromis : on peut y côtoyer ses semblables sans avoir à leur parler ni même à les regarder. Autant de monades leibniziennes qui se croisent sans jamais se rencontrer dans la dysharmonie préétablie de la foule. C’est par un même mouvement qu’on se fuit et qu’on fuit l’autre tout en épousant la foule, comme dirait Baudelaire[3].

On voit par là ce que le paradigme de la « foule solitaire »[4] a d’insuffisant : chacun est seul certes au milieu de la foule, mais il se fond justement dans une masse indistincte, un ensemble hétérogène et mou, qui peut s’étendre encore ou rapidement se défaire. E pluribus… nullum ! Comme Kierkegaard l’a montré, la foule est un terme abstrait qui désigne le numérique : il serait vain de chercher en son sein des individus au sens propre du terme[5]. Emportés par son flot, il leur est aussi difficile de mettre en avant leur spécificité que de marcher à contre-courant. Solitude toute relative donc. Le flâneur baudelairien, qui jouit étrangement de la foule, est l’exception qui confirme la règle parce qu’il n’en fait pas réellement partie, spectateur plus qu’acteur. On ne peut évidemment pas se permettre ce luxe du détachement ou cette illusion d’autonomie dans les villes surpeuplées du Tiers Monde. À Dacca par exemple, où s’entassent 15 millions d’habitants, personne n’est jamais livré à lui-même[6]. Le désespoir existentiel du vieil Occidental, contraint de vivre seul, y est absolument inconnu. Impossible de s’y abandonner à la joie mélancolique de la méditation ou de s’apitoyer sur son triste sort : l’espace – on n’ose dire vital – et le loisir font cruellement défaut pour cela. 

Le « vivre ensemble » n’est pas pour les Bangladais un simple slogan publicitaire, mais une réalité incontournable. Aussi, se mêler délibérément à la multitude, comme le fait l’homme de la foule[7] (The Man of the Crowd) de Poe, quand on peut encore la fuir est-il pour le moins déconcertant. C’est que la foule compacte, poisseuse, étouffante est au fond sentimentale : à défaut de favoriser l’épanouissement personnel, elle offre à tous ceux qui le désirent le doux réconfort de l’anonymat, de l’impersonnalité.

Gustave Le Bon avait déjà mis l’accent, dans sa Psychologie des foules, sur cette « âme collective » qui prend le relais de la personnalité consciente de chacun, mais il n’avait pas vu venir la foule contemporaine, « conviviale » et « festive »[8], qui s’empresse à Paris-plage ou à un match de foot et qui fait figure de transcendance au rabais pour l’individu désenchanté de la modernité. Pour Le Bon, la foule ne pouvait être que criminelle ou héroïque alors qu’elle est aujourd’hui le plus souvent dégoulinante de bons sentiments : on peut ainsi embrasser son voisin après un but marqué ou s’enlacer en toute extimité sous un parasol fourni par la Mairie de Paris. C’est là semble-t-il le plus haut degré de sociabilité auquel puisse parvenir une époque où les « amis » sont virtuels et les « suiveurs » fiers de l’être. Ces émotions primaires ne sont toutefois plus brutes mais frelatées, comme en témoignent les flash mobs, regroupements prétendument spontanés, mais en réalité orchestrés par des meneurs invisibles et anonymes.

Ce simulacre de société, où les relations sont aussi forcées que factices, est désormais réservé aux unhappy many. Une nouvelle psychologie des foules est donc nécessaire. Poe l’a esquissée dès 1840 dans ce texte étonnant, qui commence comme un conte policier pour s’achever en constat métaphysique. On a beaucoup ergoté sur la nature du crime que le narrateur attribue au vieil homme sans plus de précision. Et si ce « crime profond » ou « grand malheur »[9] n’était que le refus d’exister en tant qu’individu, d’être soi-même ? Le narrateur avait après tout longtemps suivi cet inconnu, intrigué par son « idiosyncrasie absolue », indescriptible. Mais cette promesse d’originalité du vieil homme, qui échappe à toute catégorisation, est cruellement déçue à la fin : s’il diffère des autres, qui ont tout au moins des traits distinctifs, c’est qu’il est pure indétermination. Il ne se laisse pas cerner parce qu’il est l’homme sans qualités, le vrai Monsieur Tout-le-monde. Pour inverser la formule de Céline qui sert d’exergue à La Nausée de Sartre, on pourrait dire qu’il n’est tout juste pas un individu et que son importance n’est que collective. Inutile dès lors de le nommer, ce serait indûment le singulariser, lui conférer une identité qu’il s’est appliqué à effacer.

La dague que le narrateur croit apercevoir sous le long manteau (la roquelaure) du vieil homme n’est pas sans évoquer le meurtrier de sang-froid de La Barrique d’Amontillado, mais ce qui est criminel dans notre cas, c’est l’acharnement à tuer en soi ce qu’on a de plus personnel. Notre ennemi intime, le démon de la perversité, nous pousse ici à renoncer à nous-mêmes, à rechercher activement cette extase très peu mystique qu’est la communion élémentaire avec une foule bruyante. Rien de commun avec la dépersonnalisation active prônée par le Vedanta, le fait de trancher l’ego étant au contraire en Inde le moyen de surmonter la disparité interne. L’homme de la foule quitte, lui, le petit moi non pour le grand Soi, mais pour le grand n’importe quoi ; il troque la contradiction intime pour le chaos universel.

Les commentateurs qui voient dans le vieil homme un double plus âgé – une sorte de Doppelgänger – du narrateur passent ainsi étrangement à côté de la leçon magistrale du conte : nul ne compte plus face à une foule (c’est elle le personnage central !), tous sont fatalement entraînés par son mouvement frénétique et chaotique. Le vieil homme est clairement une personnification de la foule, toujours prête au crime sans imputation possible. Son extrême versatilité, sa vive inquiétude quand les rangs se clairsement et son assurance retrouvée lorsqu’ils se reforment sont autant de traits psychologiques propres à la foule[10]. Le narrateur est si loin de se reconnaître en lui qu’il s’en détourne avec dégoût une fois qu’il a pris conscience de ce qu’il est, de son « essence » d’autant mieux cachée qu’elle est introuvable. Le vieil homme ne se laisse pas lire, s’étant consciencieusement débarrassé de toute qualité individuelle ; on ne peut même pas le classer dans un des types (ou stéréotypes) commodes dégagés dans un premier temps, parce qu’il est en quelque sorte un archétype, l’homme-foule par excellence.

Le narrateur prend ainsi conscience de l’inanité de l’observation acérée à laquelle il se livrait avec une certaine arrogance au départ : les classes sociales, les catégories socio-professionnelles s’estompent aussi sûrement dans la foule que les individus, et il ne reste plus que ce tout indifférencié, ce magma informe qu’est le mobile vulgus[11]. Il n’y a pas d’Auguste Dupin qui vaille ici, le nom du criminel ne peut être dévoilé parce que le crime est collectif. L’investigation policière ne peut donc que tourner court. Le narrateur renonce d’ailleurs à poursuivre le vieil homme aussitôt qu’il le perce à jour ; il se rend même compte qu’il l’a entraîné à sa suite au milieu de la foule, l’obligeant à quitter la sécurité et le confort de la position surplombante qu’il occupait dans le café pour le plonger dans la nuit et le froid. Or, chercher à connaître la foule de l’intérieur, c’est se mettre en danger parce qu’elle tolère mal les oisifs et les curieux : la règle tacite, que tout le monde connaît, est de suivre le mouvement et d’éviter de dévisager les autres.

L’immersion progressive du narrateur, d’abord spectateur attentif puis suiveur dévoué, dans la foule est en ce sens une véritable descente dans le Maelstrom dont il sort indemne mais transformé. Pendant toute une journée, il s’est soumis de bon gré au flux et au reflux de la foule/houle, se laissant emporter par elle comme par une force naturelle. Pas le temps de flâner[12] ou de s’ennuyer pour lui ; il en perd du coup momentanément sa lucidité critique. Bien que tardive, la révélation de la vérité lui permet de s’extirper enfin de la foule et de rentrer chez (en) lui. C’est l’indice sûr de la guérison pour ce convalescent un temps séduit par le vieil homme, c’est-à-dire par l’indifférenciation totale, l’instinct grégaire, avant de retrouver in extremis le courage de rester seul.

Poe met ainsi en garde le lecteur contre la tentation toujours grande de se fondre dans la foule pour se fuir soi-même, le refuge des uns étant un lieu de perdition pour les individus dignes de ce nom. Un simple regard, en passant, sur l’abîme sans fond de la foule devrait suffire à provoquer une réaction salutaire de retrait. Comme son exact contemporain Max Stirner, l’auteur de L’Unique et sa propriété, Poe a compris que tout rassemblement en apparence généreux visait en réalité à déposséder l’individu de son moi pour l’amener à se sacrifier volontairement à la collectivité.

Ne nous hâtons pas toutefois de parler de mépris aristocratique pour la populace. Les gentilshommes et les bien-nés font eux aussi partie de la foule et le narrateur ne les trouve guère dignes d’attention. C’est la foule moderne en tant que telle qui est épinglée ici, et ce n’est assurément pas un hasard si l’action se situe à Londres, la ville la plus peuplée du monde à cette époque. Si l’on accepte de voir dans le vieil homme une incarnation de la foule londonienne, on admettra alors sans mal que « le pire cœur du monde » et « le cœur du puissant Londres » (the heart of the mighty London) ne font qu’un.

Il n’est en tout cas pas possible de jouir, même en artiste, des amas humains qui se forment dans de telles mégalopoles, engendrant fatalement misère et criminalité. On ne doit pas être dupe de la foule débonnaire et sentimentale ; elle peut vite devenir menaçante quand on repousse ses avances. Comment ne pas penser en effet à la mort misérable de Poe, sans doute victime à Baltimore de l’intérêt un peu trop appuyé d’une bande de voyous ? Revanche bête et méchante de l’homme de la foule contre celui qui a révélé sa vacuité…

 

  • [1] Ce texte, légèrement remanié, est d’abord paru dans La Sœur de l’ange (n° 10, Automne 2011, pp. 124-129). Il s’agit d’un libre commentaire d’une des Nouvelles histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, L’homme des foules.
  • [2] De même, dans la société des porcs-épics décrite par Schopenhauer, chacun se rapproche des autres pour se réchauffer puis s’en éloigne pour en éviter les piquants, va-et-vient perpétuel qui n’est pas sans rappeler le mouvement de la foule.
  • [3] Cf. Le peintre de la vie moderne, chap. III.
  • [4] Cf. David Riesman, La foule solitaire, Arthaud, 1964. Ce sentiment de solitude n’est éprouvé, dans le conte de Poe, que par une portion de personnes perdues dans la foule.
  • [5] Individuum : indivis, non divisé.
  • [6] Le Bangladesh, dont la superficie équivaut au quart de la France, compte pas moins de 164 millions d’habitants et les fréquentes inondations les rapprochent toujours plus.
  • [7] Et non « l’homme des foules », comme traduit Baudelaire. LA foule, bien qu’étant pure multiplicité impossible à unifier, fait presque figure d’entité métaphysique dans le conte de Poe.
  • [8] Le flâneur de Baudelaire a laissé place au fêtard compulsif (homo festivus) brillamment décrit par Philippe Muray.
  • [9] L’exergue, comme souvent chez Poe, livre une clef de lecture du conte. Poe modifie d’ailleurs légèrement la maxime de La Bruyère (« Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls »), qui voit dans « l’oubli de soi-même et de Dieu » l’ultime conséquence de la peur de la solitude.
  • [10] La folla, dont Marinetti soulignait volontiers la nature « féminine » et la proximité avec la folie (follia).
  • [11] Le début du conte évoque irrésistiblement ce célèbre passage de la Méditation seconde de Descartes : « Si par hasard je ne regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes (…) ; et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ? »
  • [12] Walter Benjamin a à ce propos raison d’affirmer contre Baudelaire que « l’homme de la foule n’est pas un flâneur » (Sur quelques thèmes baudelairiens, in Œuvres III, Gallimard, Folio-Essais, 2000, p. 356).