un projet de Benjamin Efrati

L'enlèvement d'Europe

Qui sont vraiment les « présocratiques » ? Si l'on fait souvent commencer l'histoire de la pensée avec Socrate au Vᵉ siècle avant l'ère chrétienne, la pratique de la philosophie (néologisme attribué à un certain Pythagore) était à cette époque déjà populaire dans le bassin méditerranéen. 

La philosophie naît ambitieuse, avec les (/so-called/) Présocratiques.

Les premiers philosophes ne sont pas les premiers à se poser des questions philosophiques comme “De quoi les choses sont-elles fondamentalement faites ?”, “Il y a quelque chose dans la réalité qui ne soit pas soumis au changement ?”, “Peut-on avoir des connaissances, et pas seulement des opinions ? Si oui, de quoi et comment ?”, “Quelle est la place de l’homme dans l’univers ?”, etc. Mais ils sont les premiers à essayer de répondre à ces questions à l’aide d’hypothèses, observations, et arguments. Même s’ils se trompent, ils se trompent de manière intelligente — ou pour le moins essayent. Dans une première phase (Thalès, Anaximandre, Anaximène, Pythagore, Xénophane, Héraclite), prévaut une spéculation aussi génialement naïve que sauvage. Dans un deuxième temps (les Éléates : Parménide, Zénon, Mélissos), la découverte des plaisirs austères de la logique conduit à une critique radicale des prédécesseurs [et ici on pourrait illustrer avec Parménide qui dit que l’être est et le non-être n’est pas ou que le changement n’existe pas, et Zénon qui arrête le chronomètre au moment où la tortue gagne la course pendant qu’Achille est mort de fatigue derrière]. Au déluge éléatique suit une dernière phase de synthèse (Empédocle, Anaxagore, Démocrite), avec maintes innovations. 

Sur le projet

Parmi les corpus présocratiques, mal connus et fragmentaires, l'histoire de l'école cynique est particulièrement intéressante pour éclairer notre époque ultra-connectée, marquée par des réflexions dystopiques sur les notions de décroissance, de survie, mais aussi d'objectivité et de complexité. En explorant cette soi-disant préhistoire de la philosophie, on est amené à décentrer notre regard : la scène n'est pas à Athènes ou même sur le continent européen, mais bien au Proche-Orient et sur les rives de la Mer Egée. 

Pour l'histoire de la philosophie, les scandales de la littérature doxographique s'imposent aujourd'hui encore comme source d'informations surprenantes. Ils se prêtent particulièrement à une transposition teintée d'humour en bande dessinée. Dans Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Diogène Laërce écrit par exemple : « Aristoxène (Souvenirs historiques) dit que Platon voulut brûler tous les ouvrages de Démocrite qu'il pouvait trouver » (Livre IX, "Isolés et sceptiques") . 

L'Enlèvement d'Europe : Hipparchia et les Philosophes Ioniens part de l'idée qu'il y a encore un peu de sagesse à extraire d'une relecture de ces textes anciens, tout particulièrement à travers une réévaluation de leurs implications éthiques. Les philosophes présocratiques, qu'ils soient métaphysiciens ou moralistes, cosmologues ou agitateurs publics, sont aussi chamanes, poètes, humoristes, voire stand-uppers, et c'est probablement cette dimension performative qui m'interpelle le plus lorsque je raconte leurs vies et leurs doctrines.


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