Concours de rédaction

L'homme numérique

L'essai de Teodor Franco pour le concours national de rédaction

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Tel que le propose Timothy Taylor avec sa notion du primate artificiel, le propre de l'être humain - ce qui l'a démarqué du règne animal - est son utilisation d'outils. De l'épée à la plume, en passant par la torche, la technologie permet soit d'optimiser nos compétences pour unetelle tâche (outils pratiques), soit de s'exprimer pour communiquer avec nos pairs (outils créatifs).

 

Alors qu'est-ce que le numérique dans tout ça?

Il n'est nulle autre que l'«outil créatif» le plus abouti. Dix tapements de doigts pour matérialiser des mots que l'on ne va pas prononcer. Un clic supplémentaire et ces mots sont envoyés à l'autre bout du monde. Un téléchargement et d'autres moyens d'expressions plus abstraits s'offrent à nous. Une question, n'importe laquelle, et aussitôt une réponse, simple et précise. Au final, le numérique est une extension de la pensée, non seulement la nôtre, mais celle du monde entier. Toute information, toute expression, toute idée peut être instantanément transcrite puis disponible pour quiconque d'autre sur la planète en aurait besoin. Petit à petit, un monde virtuel s'organise, et s'offre comme une alternative au monde réel; une alternative où on peut ne voir que ce qu'on veut, accéder qu'aux pensées qui nous plaisent. Les traditions et inconscients collectifs des différents peuples ont été broyés dans le moule d'internet, mergeant en une culture uniforme, nivelée par le bas pour être simple, pour ne pas créer polémique, pour plaire à tout le monde.

 

Quelles sont les implications?

Tout d'abord il y a une rupture; un fossé se creuse entre le monde physique des "outils pratiques" et le monde abstrait des "outils créatifs" - auparavant les deux fonctionnaient de manière similaire, maintenant les "outils pratiques" ne sont plus que des systèmes, plus que des machines avec lesquelles nos interactions se limitent à un bouton ON/OFF, alors que les "outils créatifs" sont un écran interactif sur le monde dans le creux de notre main. Ainsi l'Homme développe une perception du monde de moins en moins physique; il ne vit plus dans le moment présent, il vit dans une archive toujours plus grande de la somme de l'expression humaine. N'interagissant dorénavant plus avec son milieu mais avec le monde entier sous photoshop, l'Homme social qui se définit de par ses interactions voit sa perception de lui-même altérée; se prendre dans la toile rime à s'éprendre de jalousie. Il voudra d'autant plus claquer des salaires dans des voyages à des endroits dont il ne retiendra pas le nom, dans des gadgets présentés dans le dernier box office, dans des habits étiquettés comme le nec plus ultra pour la sixième fois d'affilé; non pas qu'il aime ça, mais parce que ça va impressionner son cercle, car impressionner c'est le respect, et le respect c'est l'estime de soi. Au fond internet a été un miracle pour la société de consommation.

 

Mais quels sont les problèmes concrets liés à l'arrivée de l'ère du numérique?

Comme évoqué plus haut, les écrans sur lesquels on envoie nos mots d'amour, sur lesquels on inscrit nos secrets, sont une prolongation de notre pensée. Dorénavant notre pensée est accessible à quiconque aurait suivi deux-trois tutoriels youtube sur le hacking, sans parler de ceux qui en font leur profession et peuvent livrer l'historique de notre cognition à n'importe quelle entreprise ou organisation. Sans même bouger, on peut savoir qui tu es, où tu es, ce qui t'intéresse, quels opinions tu entretiens, qui tu fréquentes. Dans un monde de préjudices vis-à-vis de l'identité, de crime de la pensée et de culpabilité par association; ces seules informations entre les mauvaises mains et notre vie au sein de la société est menacée. Parfois 1984 se cache dans le meilleur des mondes; et derrière des clips musicaux, des publications de proches et des films dégueulasses se cache une infrastructure de potentielle surveillance. Cela devient d'autant plus flagrant maintenant qu'un compte virtuel devient de plus en plus souvent nécessaire pour bénéficier d'un service physique (banques, commandes), maintenant que des commerces ferment pour être remplacés par leurs alternatives sur écran retina, maintenant qu'on a besoin d'un e-mail et d'un compte linkedin avec cinquante contacts rien que pour être considéré lors d'une candidature pour un job, maintenant qu'on s'étonne quand on veut payer en cash. Non contentes de s'être démocratisées, les identités virtuelles sont en chemin pour devenir la nouvelle norme - d'où la confusion de personnes âgées notamment, aliénées par un système qui a émergé bien après leur demi-vie. Nous autres restons collé à la toile non seulement parce qu'elle est addictive et qu'elle nous apporte ce que l'on veut, mais également parce qu'on se complaît dans le fait que tout le monde y est accroché de toute façon et qu'en plus on perd de nos privilèges si on tente de s'en défaire. Avec l'ère du numérique, l'être humain reste sur le status quo de la société consumériste de base, tout en devenant progressivement plus détaché du monde réel (car le monde virtuel peut le cajoler en lui montrant ce qu'il désire), plus envieux (en essayant de combler le vide du manque du réel par ce qu'il assimile comme la réussite) et plus facilement surveillable.

 

Avoir l'ensemble du savoir actuel et de l'expression de l'âme humaine à portée de main, c'est joli sur le papier, mais à quel prix? En sommes nous d'autant plus intelligents?

Le quotient intellectuel des pays industrialisés ne semble pas avoir augmenté depuis l'arrivée du numérique, c'est même plutôt le contraire - plus besoin de réflexion quand un ordinateur peut faire le travail à notre place. Il faut également noter que le savoir évolue - il se rapproche plus en plus du bien de consommation, périssable. Un clic, une information. Une semaine et l'information s'efface de nos têtes. Monsieur tout-le-monde n'en a que faire de la culture - il veut du drôle, du branché, du sexy. La sphère internet se rapproche plus du cabaret que de la bibliothèque. Et pourtant les possibilités étaient prometteuses, l'être humain a simplement une forte propension à la paresse intellectuelle et à la recherche de stimuli dopaminergique. Matérialisez les pensées d'un génie et vous trouverez un chef d'œuvre, matérialisez les pensées d'un enfant et vous trouverez de l'espoir, matérialisez les pensées de l'Homme moyen et contemplez la déception sur écran LED.