L’appareil d’état chez Gilles Deleuze

Dans le cadre de son étude de l’appareil d’état (voir le cours intitulé « Appareil d’état et machine de guerre »), Deleuze distingue quatre types de formations sociales : les formations dites primitives, l’appareil d’état, la ville, et la formation internationale, aussi appelée l’œcumène. Dans cet article, nous allons examiner la forme état, qui est donc distinguées des trois autres.

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Formellement, les formations étatiques sont caractérisées par le fait qu’elles reposent sur des appareils de capture transversale ou verticale, c’est-à-dire des appareils de capture qui vont porter sur les territorialités primitives ainsi que sur une partie des réseaux de villes. En ce sens, la capture renvoie à la fois au surcodage de certains éléments (impôts, terre, entrepreneuriat, voir plus bas), à la fois à la machine de guerre, notion à laquelle celle d’appareil d’état s’oppose point par point, bien qu’aucune ne dérive de l’autre.

L’appareil d’état surgit non pas comme conséquence logique des formations primitives, mais à la suite du franchissement d’un seuil : en l’occurrence, la concentration des pouvoirs tels qu’ils sont figurés dans le rite chamanistique, c’est-à-dire qu’est dépassée la concentration de micro-pouvoirs locaux figurés par des esprits animaux concentrés autour d’un point central, par exemple le totem, bien que cet exemple ne soit pas donné par Deleuze. Suivant sa lecture de l’anthropologue et ethnologue Pierre Clastres, Deleuze explique que par conséquent, l’état est toujours-déjà présent dans les sociétés primitives qui le conjurent activement par la chefferie et la guerre. Elles ont par conséquent le pressentiment de la formation étatique, qu’elles rejettent.

Or, invoquant toujours Pierre Clastres, Deleuze ajoute que pour un même mode de production, on aura tantôt appareil d’état, tantôt quelque chose d’autre. L’appareil d’état ne dépend donc pas du mode de production, contrairement à la thèse de Marx. Deleuze s’éloigne ainsi des thèses de l’économiste prussien.

Le franchissement du seuil qui mène à l’état sédentaire primitif, ou empire archaïque, implique un changement dans le régime des signes : les graines, en tant que signes, étaient chez les chasseurs-cueilleurs des formations primitives concentrées dans des sacs et échangées (c’est en ce sens que Deleuze explique que l’empire primitif jaillit d’un sac). Cet échange constitue ce que Deleuze appelle une « onde convergente », c’est-à-dire qu’il y a convergence de signes autour de l’activité d’échange. Les graines sont, à la suite de l’apparition de l’état, disséminées : l’onde devient divergente.

L’appareil d’état est un seuil de consistance au-delà (et non pas après) les structures sociales des groupes dits primitifs. Les formations primitives sont celles qui présentent essentiellement des mécanismes de anticipation-conjuration, c’est-à-dire qu’elles anticipent et conjurent la forme état. Les formations étatiques présentent un processus tout différent, à savoir qu’il s’agit d’appareils de capture avec inversion de l’onde : de convergente, celle-ci devient divergente.

Il faut donc distinguer l’aspect historique, qui fait s’enchaîner les formations primitives, les formations états (empire archaïque), les formations villes puis enfin les formations internationales, de l’aspect philosophique, qui pose une coexistence de toutes ces formes entre elles, coexistence marquée notamment par les mécanismes de conjuration des formes dites primitives et des formations villes vis-à-vis de la formation état.

Par exemple, suivant une idée de François Châtelet, la cité grecque anticipe et conjure la forme état. Il y a donc dans la forme-ville un mécanisme d’anticipation-conjuration similaire à celui des formations dites primitives. Ainsi, l’état s’oppose à la ville et n’en est pas la conséquence.

L’appareil d’état se caractérise à l’origine par une bureaucratie et une police, mais pas de machine de guerre.  C’est pourtant par la main bureaucratique que la machine de guerre est annexée : l’appareil d’état, en tant qu’appareil de capture, annexe la machine de guerre par deux pôles : le mercenariat ou l’armée territoriale.

Le mercenariat consiste à créer une caste sociale au sein l’appareil d’état dédiée entièrement à la machine de guerre. La seconde manière, plus subtile et complexe, voit l’appareil d’état créer sa propre machine de guerre. En d’autres termes, l’état peut annexer, à l’aide de sa bureaucratie, une machine de guerre déjà existante par le système de caste, ou alors former sa propre machine de guerre. De plus, les états les plus anciens disposent d’une bureaucratie, d’une police et d’une prison, mais pas d’une armée : c’est pourquoi ils devront annexer la machine de guerre.

La capture de la machine de guerre se fait avant tout par les corrélats financiers, économiques et territoriaux que sont notamment la distribution des terres, c’est-à-dire la territorialisation, le système des impôts, ou divers services civiques. Ces méthodes n’ôtent toutefois aucunement le risque que la machine de guerre ainsi formée ne se retourne contre l’état : c’est d’ailleurs ce qui se passera avec l’émergence du capitalisme dans les formations villes puis sous les formations internationales (voir plus bas).

La capture bureaucratique de la machine de guerre représente un changement de régime, par rapport aux formation primitives, au niveau du travail et des signes : l’état s’exprime fondamentalement à travers l’outil, qui renvoie à une forme dite « surcodée » du travail, et au signe, qui renvoie à l’écriture, dont on peut dire par la même logique qu’elle surcode le langage. Concrètement, cela se traduit dans l’appareil d’état par une bureaucratie forte effectuant ce surcodage. La bureaucratie d’état est donc constituée par une capture opérant le surcodage de trois éléments fondamentaux : le territoire saisit devient la terre, la gestion des grands travaux devient l’entrepreneuriat d’état (notamment pour les constructions hydrauliques) et la circulation des richesses se voit annexée par l’impôt.

La ville, quant à elle, n’est pas un appareil de capture. Bien qu’elle coexiste avec l’état, elle en est distincte : comme l’explique Deleuze, suivant certains auteurs, il ne faut pas confondre le système cité-ville et le système palais-temple. La grande différence entre ville et état réside dans leurs statuts de consistance : la forme état renvoie à un seuil d’intraconsistance, par opposition à la ville qui n’existe qu’en réseau. « Intraconsistance » signifie la chose suivante : la forme état isole un certain nombre de points sur un territoire, par exemple des villes si elles ont été dominées au moins en partie, ou alors des entreprises agricoles, mais aussi des traits linguistiques, moraux, culturels, etc. La forme état est ainsi définie comme étant ce qui assure la résonance de ces points entre eux sur un territoire défini. En ce sens, l’appareil d’état produit une résonnance entre points-villes, points culturels ou encore agricoles, et fera résonner le tout. Il y aura ainsi résonance des formations de pouvoir propres à l’état. Alors que la ville renvoie à des circuits commerciaux, culturels ou religieux qui entretiennent une bureaucratie de réseau, l’état quant à lui capture un territoire qu’il transforme en terre : c’est pourquoi l’on peut dire, contrairement à l’idée généralement reçue, que c’est l’état qui crée l’agriculture et non l’inverse.

La ville est une forme de déterritorialisation dynamique qui consiste à se couper de l’arrière-pays, par opposition à la forme état qui est une déterritorialisation statique, mais qui n’en est pas moins puissante : au jeu des territorialités de bandes, la forme état instaure l’aménagement du territoire. Or l’aménagement du territoire, c’est la superposition d’un espace géométrique aux territorialités de lignages : les terroirs sont supplantés par la carte. C’est ce que Deleuze appelle « la raison géométrique d’état », qui est un type de déterritorialisation distinct.

Lorsqu’apparaît le système capitaliste, qui n’opère plus par surcodage de flux ou par conjonctions topiques mais par conjugaison généralisée des flux décodés, c’est-à-dire par axiomatique, le rôle de l’appareil d’état change profondément. Si l’appareil d’état état nécessaire aux empires archaïques du fait qu’il état seul capable d’opérer le surcodage, l’appareil d’état ne semble plus nécessaire au capitalisme. Dans le cas des empires plus évolués succédant aux grands empires archaïques, l’appareil d’état devient flou, nébuleux, comme on peut le voir dans le cas du système féodal : l’appareil d’état n’en reste pas moins présent, au moins comme horizon. Mais dans le cas du capitalisme, il y a création d’une machine qui, par ailleurs, ne passe plus par l’état.