par Laetitia Ramelet

Retour à l'état de nature avec Hobbes

A quoi ressemblerait notre vie sans l'État? Cette question se trouve à la base d'une expérience de pensée célèbre à travers l'histoire de la philosophie politique.

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Afin de réfléchir aux fonctions et à la légitimité de l'Etat, de nombreux philosophes ont cherché à énoncer les caractéristiques de «l'état de nature». Dans cette tradition, l'état de nature désigne l’absence d’autorité politique, celle-ci étant une construction humaine et artificielle.

Cet article a pour objectif de vous présenter ce concept, tel qu'il est employé dans l'œuvre majeure du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679), le Léviathan (1651). Ses réflexions sur l'état de nature ont profondément marqué l'histoire de ce concept, et continuent encore aujourd'hui à susciter la controverse.

La guerre de chacun contre chacun

Le point de départ est l'égalité du genre humain. Selon Hobbes, tous les êtres humains possèdent à peu près la même force et la même intelligence. Au final, nos différences ne seraient pas décisives: dans l'état de nature, il est toujours possible de s'allier pour voler ou assassiner quelqu'un, ou de lui tendre un piège par quelque ruse. Personne ne s'y trouve en réelle sécurité. C'est que Hobbes s'intéresse tout particulièrement aux causes de conflits inhérents à tout groupe humain. A ses yeux, la principale préoccupation de l'être humain consiste à assurer sa survie, puis son confort. Sa théorie doit donc être capable d'expliquer la violence et d'identifier des moyens de la prévenir.

La compétition constitue la première cause principale de violence dans l'état de nature. Deux individus vont se battre s'ils désirent le même objet, surtout lorsque les ressources sont rares. La deuxième cause de violence est la méfiance : dans l’état de nature, les autres représentent toujours un danger potentiel. Selon Hobbes, un moyen efficace d'assurer sa sécurité consiste à attaquer les autres préventivement. Il suffit d'ailleurs de quelques personnes aimant démesurément avoir du pouvoir sur les autres pour que tout le monde se sente menacé, et que s'enclenche un cycle de violence sans fin. Enfin, la troisième cause de violence est la forte inclination de l'être humain pour la gloire. Elle l'incite à agresser les autres pour accroître sa réputation, tout comme son insatiable goût pour la puissance.

Hobbes considère ces causes de conflits comme une conséquence inévitable de la nature humaine, de nos passions comme de nos facultés rationnelles. Selon lui, l'état de nature est nécessairement une condition de «guerre de chacun contre chacun»[1]. Même en l'absence de combat, chacun sait que les autres recourront à la violence dès qu'ils le jugeront utile. La peur du danger y est constante, et la sécurité si difficile à maintenir que personne ne peut s'adonner à des activités plus intéressantes, comme le commerce, l'agriculture, les arts et la science.

Hobbes va même plus loin : «les notions du bon et du mauvais, du juste et de l'injustice n'ont pas leur place ici», écrit-il.[2] L'état de nature est si dangereux qu'agir moralement, avec égards pour les autres, s'avère déraisonnable et donc proscrit. Seule une obligation de vouloir la paix demeure. C'est seulement dans l'état civil que les êtres humains peuvent connaître la paix, après avoir institué un pouvoir étatique par le biais d'un contrat entre citoyens. Ce pouvoir pourra alors sanctionner délits et crimes, protéger ses citoyens et veiller à ce qu'ils tiennent leurs engagements mutuels. Chez Hobbes, l'institution de l'État est la condition de possibilité d'une vie morale.

Il semble donc évident que l'être humain fasse tout son possible pour sortir de cette condition misérable qu'est l'état de nature - et surtout, pour éviter d'y retourner! Selon Hobbes, une guerre civile équivaut à un retour à l'état de nature. Résistances et dissensions politiques sont alors à contenir à tout prix. Il convient ici de préciser que Hobbes écrivait pendant la Guerre civile anglaise rageant de 1642 à 1651. La question de savoir qui avait le droit de gouverner y fut particulièrement meurtrière, comme l'attestent notamment les combats entre les partisans du roi Charles Ier et ceux du Parlement. Par ailleurs, Hobbes considère les relations internationales comme une forme d'état de nature : les puissances se méfient les unes des autres, sont en concurrence tant pour des ressources que de la gloire, et peuvent s'attaquer préventivement. De nombreuses lectures plus récentes de Hobbes y voient des parallèles avec la guerre froide.

Ce que l'on retrouve de l'état de nature dans l'état civil

La critique la plus récurrente de Hobbes lui reproche un excès de pessimisme: n'aurait-il pas une vision exagérément négative de la propension humaine à la violence? En outre, serait-il vraiment rationnel d'envisager systématiquement la violence comme réponse aux menaces de l'état de nature? Enfin, n'existe-t-il pas des devoirs moraux qui s'appliquent même dans un contexte précaire? Ces questions font ressortir un point commun de tous les arguments philosophiques faisant référence à la notion d'état de nature. Celui-ci peut être conçu de manières très différentes, selon les positions que l'on adopte quant à la psychologie de l'être humain, ses raisonnements stratégiques, et sur la nature de la moralité. Tant qu'il n'y a pas de consensus quant aux réponses à ces questions, il n'y en aura pas non plus sur la meilleure version de l'état de nature.

Or, les philosophes qui parlent de l'état de nature l'utilisent comme prémisse pour étayer leur conception de l'État. Les caractéristiques de leur état de nature se retrouvent dans leur vision des problèmes que l'État doit résoudre, les limites de son pouvoir, et les critères qui nous permettent d'évaluer son bon fonctionnement. Chez Hobbes, un exemple particulièrement frappant est celui du jugement.[3] Hobbes affirme que les conflits des jugements moraux, sur ce qui est bien ou mal, représentent une source naturelle de dissension, si menaçante que le Souverain doit les canaliser entièrement. Contrairement aux collectivités des abeilles et des fourmis, les êtres humains ont une force tendance naturelle à s'opposer dans leurs idées, de par leurs divergences d'intérêts et convictions, ainsi que leur volonté de se démarquer des autres. Chacun doit alors s'en remettre au jugement du Souverain pour tout ce qui concerne la collectivité. Par conséquent, il revient entièrement au Souverain de décider quelles «opinions et doctrines» sont propices à la paix, et donc autorisées dans l'État. C'est également lui qui est responsable d'enseigner de telles doctrines à ses sujets; soit l'interdiction de critiquer ou résister à ses décisions, selon Hobbes. Toute remise en question de l'autorité du Souverain représente un risque de retour à l'état de nature. Par ailleurs, le souci d'éviter tout affrontement de jugement est l’une des raisons pour lesquelles Hobbes préfère la monarchie au gouvernement d'une assemblée. Un monarque ne peut qu’être d’accord avec lui-même, tandis que les conflits de jugement représentent un risque permanent dans une assemblée.

Cet exemple illustre comment Hobbes s'appuie sur sa compréhension des relations humaines à l'état naturel comme prémisse de ses arguments sur les pouvoirs que doit avoir l'État, et sur sa structure. Encore aujourd'hui, la question des jugements incompatibles reste certainement sensible dans n'importe quelle communauté. Il s'agit justement de l'un des mérites de la notion d'état de nature : faire ressortir les problèmes de vie en commun que toute société peut difficilement gérer sans l'intervention de l'État et des lois. Par contre, une vision plus optimiste quant à notre capacité à gérer nos désaccords favorisera moins de censure et d'endoctrinement de la part de l'État. Sur ce point aussi, les craintes de Hobbes sont souvent considérées excessives.  

De même, une conception plus clémente que celle de Hobbes de la moralité dans l'état de nature débouche sur une autre explication des fonctions de l'État. Tandis que chez Hobbes, l'État correspond à une condition nécessaire à la possibilité d'agir moralement, d'autres auteurs, comme Grotius et Pufendorf, considèrent que les lois de la moralité peuvent et doivent déjà être appliquées dans l'état de nature. La fonction de l'État est alors d'améliorer nos interactions morales par des sanctions neutres et efficaces, et non de les rendre possibles.

De l'avenir de l'état de nature

En résumé, la notion d'état de nature sert à prendre du recul d'un contexte particulier pour réfléchir aux buts et devoirs de l'État, en imaginant son absence ou son affaiblissement. Très en vogue aux 17e et 18e siècles, les auteurs de cette époque y ont fait maintes références, particulièrement pour déterminer des moyens de contrer les comportements les plus menaçants pour la vie en communauté : violence, vol, tromperie et parasitisme.

Si la popularité de cet outil de pensée a décliné depuis, elle reste un élément influent de notre répertoire philosophique. Plus récemment, John Rawls s'en est inspiré pour formuler sa notion de «position originale» (Théorie de la justice, 1971). Il s'agit cette fois d'imaginer des individus fictifs qui se réunissent pour décider de principes de justice acceptables pour tous les membres d'une société future, en faisant abstraction des avantages contingents qu'ils y auront. David Gauthier, attentif lecteur de Hobbes, fait appel à une notion similaire pour établir une théorie non de philosophie politique, mais purement morale (Morale et contrat, 1986). Son but est de démontrer que les contraintes morales sont en réalité des motivations rationnelles pour toute personne cherchant à optimiser ses intérêts. Gauthier projette des individus dans un hypothétique contexte "pré-moral", dans lequel des agents rationnels se mettent d'accord pour respecter des contraintes morales dans leurs interactions. Tous reconnaissent bénéficier d'un contexte dans lequel chacun agit avec égard pour les autres. Ce constat constituerait le fondement de nos principes moraux.

Au vu du retentissement de ces deux théories, d'autres expériences de pensée semblables risquent bien d'émerger. L'état de nature et ses descendants ont encore de longs jours devant eux.

  • [1] Léviathan, Chapitre 13, traduction par Gérard Mairet, Gallimard, 2000.
  • [2] id.
  • [3] Voir l'ouvrage de Richard Tuck, Hobbes, Oxford University Press, 1989.