Auguste Rodin, La Cathédrale, pierre, 1908.
Auguste Rodin, La Cathédrale, pierre, 1908.

1ère partie

La promesse: une question de responsabilité

Quelles sont les raisons qui permettent de justifier le caractère obligatoire, c'est-à-dire la force contraignante d'une promesse? En quoi le fait de rompre une promesse est-il moralement condamnable? Quel rapport la promesse établit-elle entre l'individu qui promet et celui à qui il promet?

·

Introduction

"(...) And be these juggling fiends no more believed,
That palter with us in a double sense;

That keep the word of promise to our ear,
And break it to our hope (...)."[1]

Ce fascinant passage de Macbeth par W. Shakespeare capture, en quelques vers, l'essentiel des enjeux propres à la promesse. Ainsi, promettre génère certaines croyances, à partir desquelles peut s'établir l'espoir de voir s'accomplir certaines actions, lequel sera néanmoins brisé si la promesse se révélait être un mensonge auquel il ne fallait pas croire.

Les promesses font partie de nos pratiques sociales et participent à l'élaboration de nos relations interpersonnelles. Promettre, c'est exprimer l'intention de faire, pour autrui, une certaine action dans un futur plus ou moins proche. De plus, la promesse a ceci de particulier que, lorsqu'un individu promet, celui-ci génère également l'obligation pour lui de se tenir à sa parole. Lorsqu'un individu promet, celui-ci s'engage envers autrui en lui donnant sa parole, se rendant ainsi responsable de celle-ci, ainsi qu'envers celui ou celle à qui il a promis. Lorsqu'un individu promet, celui-ci choisit en effet de donner sa parole. Cette parole est donnée à un autre, envers qui il se positionne donc comme être responsable.

La promesse oblige par définition

1.1. Acte de langage

Afin de comprendre la particularité du phénomène de la promesse, il est nécessaire de s'interroger premièrement sur ce qui distingue la promesse d'autres phénomènes linguistiques. Partons de la définition que nous donne la philosophie du langage. La philosophie du langage part du principe que l'emploi des divers éléments linguistiques qui constituent le langage est soumis à certaines règles. Ainsi, maîtriser le langage, c'est maîtriser et donc également se comporter conformément à un système de règles qui permette l'emploi de différents actes de langage de manière régulière et systématique[2]. Les actes de langage forment une catégorie qui se divise elle-même en différents types d'actes, notamment les actes illocutoires (illocutionary acts) dont fait partie la promesse. Les actes illocutoires ont ceci de particulier qu'ils donnent une structure spécifique à une proposition, et en déterminent ainsi le sens. Quel est alors le sens d'une promesse?

1.2. Sens linguistique de la promesse

Comme le dit Darwall[3] en se basant sur les analyses d'Austin et de Searle[4], la particularité de la promesse réside dans le fait que sa structure linguistique est telle qu'elle génère automatiquement une obligation d'agir conformément à son contenu. En ce sens, la fonction de la promesse est celle de générer, pour l’individu qui promet, une obligation de se conformer au contenu que ce dernier exprime dans sa promesse. Ainsi, dire "je promets de faire x", c'est dire non seulement son intention d'accomplir l'action x, mais, par là même, générer simultanément l'obligation de se tenir à cette intention en accomplissant cette action. En d’autres termes, le sens que donne la promesse à une proposition réside dans la soumission volontaire, pour l'individu qui promet, à l'obligation d'accomplir, pour autrui, ce qu'il a promis de faire. Comme le dirait Darwall: "we undertake rather than simply incur an obligation when we promise"[5]. De plus, et ceci constitue un point d'autant plus important pour la suite de notre propos, un individu qui promet se rend, de ce fait, responsable de sa parole, c'est-à-dire des intentions qu'il affirme avoir. Pour Searle: "to say, 'I promise to do [x]' is to take responsibility for intending to do [x], and this condition holds whether the utterance was sincere or insincere"[6]. Mais creusons d’abord le lien entre la promesse et les obligations qu'elle est capable de générer. Quelle est la nature de ces obligations?

1.3. Principe moral vs obligations particulières

À ce stade, il est tout d’abord nécessaire d’introduire une distinction. D'une part, la promesse se définit et se distingue en ce sens d'autres phénomènes par le fait qu'elle génère, pour tout individu, une obligation morale, à savoir l'obligation de tenir ses promesses. L'obligation de tenir ses promesses est constitutive de la promesse en tant que telle: une promesse qui ne génère pas une telle obligation n'est pas une promesse. On peut dire que cette obligation constitue le principe moral qui définit la promesse en tant que telle, et sur lequel l'individu n'a aucune prise. Comme le dit Prichard:

"We should not ask a reason for the principle, nor, if we did, could we find one. (...) anyone must either recognize the truth of the principle directly, i.e., as self-evident, or fail to see it altogether."[7]

Un individu qui promet accepte de facto de se soumettre à cette obligation dans la mesure où l'on part du principe que ce dernier comprend également les implications linguistiques et sociales de cet acte de langage. En ce sens, le sens de la promesse est l'obligation de la tenir. Or, dans la mesure où l'existence et le contenu des obligations générées par les promesses particulières sont déterminés entièrement par les choix et les décisions libres des individus qui promettent[8], les promesses ainsi que les obligations qu’elles génèrent semblent donc dépendre entièrement de la volonté de ces derniers. Qu’est-ce que ceci implique?

Ici, il faut distinguer la capacité de créer une obligation par le simple fait d’exprimer une promesse, des raisons qui justifient la force contraignante de la promesse en question. En effet, le fait de pouvoir créer des obligations n'implique pas pour autant que ces dernières soient également justifiées d’un point de vue moral. Il semble donc que la validité de l'obligation générée par une promesse particulière doive toujours être évaluée, notamment au vu de son contenu. Comme le fait très justement remarquer Macleod, il n'est pas du tout certain que le simple fait de promettre constitue une condition suffisante afin d'obliger un agent à faire l'action promise.[9] La seule chose que l'on puisse supposer à ce stade, c'est que la volonté soit une condition nécessaire à la création d'une promesse.[10] Comment alors justifier les obligations que génère les promesses? En d’autres termes, quelles sont les raisons qui permettent de justifier la force contraignante d’une promesse particulière?

Justification utilitariste

2.1. Théories du contrat social

Pour les théories du contrat social, il est rationnel de vouloir maximiser les intérêts et bénéfices sociaux que représentent les relations de coopération et de coordination. Dans la mesure où certaines pratiques sociales favorisent ce type de relations, il est donc rationnel d'établir des conventions qui déterminent ces pratiques. Les bénéfices sociaux constituent, en ce sens, une base normative à partir de laquelle il est possible de déterminer des conventions qui ont pour but de réguler, sous forme de contrat, le comportement des individus d'une société. En ce sens, les relations de coopération et de coordination constituent des raisons à partir desquelles il est possible d'établir et de justifier des conventions particulières de manière rationnelle. Comme le dit Prichard:

"(...) the reason 'why' an action ought to be done lies in the goodness of its effect, and if in a given situation two or more good things cannot al be produced, that action is right which will produce the maximum of good, this maximum being that at which we ought to aim."[11]

En ce qui concerne la promesse, la convention qui établit le principe selon lequel il faut tenir ses promesses est justifiée dans la mesure où cette dernière participe à l'émergence d'avantages sociaux qu'il est rationnel de vouloir maximiser. Dans la mesure où il est rationnel de vouloir favoriser la valeur d'utilité sociale que représentent les relations de coordination et de coopération, et que la convention et donc le principe qu'elle établit participent à cet objectif, ceux-ci se justifient d'un point de vue rationnel. Dans la mesure où le fait de rompre une promesse empêche l'établissement d'un climat de confiance propice à l'établissement de relations de coopération et de coordination et participe, en ce sens, à la diminution des bénéfices sociaux, ceci constitue ce qu'il est rationnel de vouloir empêcher au moyen d'une convention contraire.

2.2. Problèmes posés par les cas de free-riding

Certains pensent que les bénéfices sociaux apportés par la pratique de la promesse constituent une raison rationnelle suffisante non seulement afin d'expliquer l'existence de la convention de la promesse, mais également d'en garantir le respect, c'est-à-dire de garantir le fait que les individus s'y conforment dans le cas de promesses particulières. Mais que dire alors des cas où le fait de briser une promesse apporterait de plus grands bénéfices sociaux que le fait de la tenir?

Selon l’approche du contrat social, il serait, dans un tel cas, rationnel et donc également moralement acceptable de rompre une telle promesse. En d'autres termes, si les bénéfices impliqués par le fait de rompre une promesse sont plus élevés que les coûts qu'une telle action engendre, ceci justifierait donc le fait de pouvoir rompre cette promesse. La force contraignante de la promesse dépendrait donc, pour ainsi dire, des bénéfices sociaux, c'est-à-dire, dans un sens plus large, d'une norme rationnelle qui veut que l'on maximise le bien et l'utilité sociale. Selon une telle interprétation, la morale demande exclusivement ce qu'il est rationnel de faire afin de favoriser nos intérêts personnels[12], et les normes rationnelles semblent se confondre entièrement avec les normes morales. Mais ceci permet-il vraiment de justifier la force contraignante de la promesse?

La question reste entière et constitue une des difficultés de cette approche lorsqu'il s'agit de savoir comment traiter les cas où il serait rationnel de ne pas respecter la convention de la promesse. Les cas dit de free-riding arrivent lorsque des contraintes morales, ici l'obligation de tenir ses promesses, entrent en conflit avec les intérêts rationnels des individus. L'objectif est alors de s'assurer que les adeptes du free-riding respectent leurs contraintes morales, également lorsque ces dernières ne favorisent pas leurs intérêts. Il s’agit donc ici de trouver un moyen d'identifier les raisons qui justifient que les contraintes morales peuvent prendre, dans certains cas, le pas sur les intérêts rationnels. Peut-on résoudre le problème au sein d'une théorie selon laquelle la maximisation de l'utilité constitue ce en vertu de quoi les individus justifient la manière dont ils agissent?

2.3. Justifier une pratique n'est pas justifier une action particulière

Dans Two concepts of rules, Rawls souligne l'importance de distinguer entre la justification d'une pratique, entendue comme un système de règles, et la justification d'une action, laquelle fait partie de cette pratique particulière et obéit aux règles que cette dernière établit[13]. Grâce à cette distinction, Rawls montre que le fait de justifier la pratique de la promesse par des considérations utilitaristes, c'est-à-dire en termes de bénéfices sociaux, n'implique pas nécessairement que ces considérations soient en mesure de justifier également les obligations particulières que génèrent les promesses. Ainsi, cette distinction est absolument nécessaire afin de saisir, d'une part, pourquoi un individu qui promet ne peut en aucun cas faire appel à des arguments ou considérations utilitaristes afin de justifier le fait qu'il ait tenu ou brisé sa promesse. L'obligation de tenir sa promesse ne peut en aucun cas être justifiée par des considérations utilitaristes, que celles-ci soient de nature sociale ou individuelle, d'ailleurs. Cette voie de justification ne peut pas même être envisagée par l'individu qui promet si ce dernier comprend ce qu'il fait lorsqu'il promet. Comme le dit Rawls:

"It is a mistake to think that if the practice [of promises] is justified on utilitarian grounds then the promisor must have complete liberty to use utilitarian arguments to decide whether or not to keep his promise. The practice forbids this general defense (...)."[14]

Dans le cas des promesses, il faut donc distinguer le fait de justifier la pratique de la promesse, du fait de justifier l'obligation d'une promesse particulière. Il semblerait, en effet, que la justification de la pratique de la promesse en termes de bénéfices sociaux ne puisse être transposable lorsqu'il s'agit de justifier pourquoi les individus doivent tenir les promesses particulières qu'ils ont faites. Prenons un exemple afin d'illustrer ce point. Naïma promet à Théo de lui prêter sa voiture aussi souvent qu’il en a besoin. Grâce à cette promesse, Théo n'a donc pas besoin de s'acheter une voiture. De plus, cette promesse participe à un objectif écologique que les deux amis se sont fixés et qu'ils souhaitent respecter. Quelles sont alors les raisons qui justifient le fait que Naïma doive tenir sa promesse? C'est ici qu'intervient la distinction faite par Rawls. Dans la mesure où il s'agit d'un cas particulier où un individu fait une promesse à un autre individu, il semble que ce qui justifie l'obligation pour Naïma de prêter sa voiture à Théo ne puisse s'exprimer en termes de bénéfices sociaux. Or ne pourrait-on pas dire que le bénéfice social que représente la démarche écologique exprimée en cette promesse participe également à justifier le fait que Naïma doive tenir sa promesse? Comme le fait remarquer Rawls:

"(...) when we consider the matter carefully it is always necessary to take into account the effect which our action will have on the practice of making promises. The promisor must weigh, not only the effects of breaking his promise on the particular case, but also the effect which his breaking his promise will have on the practice itself. Since the practice is of great utilitarian value, and since breaking one's promise always seriously damages it, one will seldom be justified in breaking one's promise."[15]

Selon cette remarque, dans le cas d'une promesse particulière, le tort causé par le fait de rompre cette promesse doit non seulement être évalué au vu du tort que cela peut avoir pour l'individu à qui l'on a promis, mais également au vu du tort que cela représente pour la société en termes d'avantages ou de désavantages sociaux. Or une première question se pose immédiatement: comment évaluer l'impact social d'une promesse particulière brisée? Et surtout, comment gérer alors les cas où il serait souhaitable de rompre une promesse en vertu des bénéfices sociaux que ceci apporterait, alors qu'il serait inacceptable de rompre cette dernière si l'on considère le tort que ceci infligerait à l'individu à qui l'on a promis?

Ici, la valeur sociale et la valeur individuelle entrent en conflit. Comment déterminer alors quelle valeur prime sur l'autre? Si l'on se tient à ce que nous dit la position utilitariste, il semblerait que la valeur sociale prenne, dans ce cas-là, le pas sur la valeur individuelle dans la mesure où chaque individu, bien qu'il doive maximiser également ses intérêts personnels, se doit de maximiser en priorité l'utilité sociale. Comme le souligne Ross:

"If one were to challenge the promisor his defense would be that what he did was best on the whole in view of all the utilitarian considerations, which in this case include the importance of the practice."[16]

Ceci constitue un problème qui ne peut être surmonté et qui montre l'impasse à laquelle arrive la position utilitariste lorsqu'il s'agit de justifier l'obligation des promesses particulières. Le tort causé par le fait de rompre une promesse n'équivaut donc pas entièrement au fait de briser la convention de la promesse et, en ce sens, au tort social que ceci engendre. Bien que la position utilitariste soit en mesure de justifier la pratique sociale que constitue la promesse, il semble qu'elle ne parvienne néanmoins pas à donner les raisons qui justifient que les individus particuliers tiennent leurs promesses.

Conclusion intermédiaire

Les théories du contrat entendent expliquer et justifier l'obligation morale de tenir ses promesses, ainsi que l'obligation de tenir ses promesses particulières, à l'aide d'un seul et même argument, à savoir le fait qu'une telle pratique favorise les relations de coopération et de coordination et, en ce sens, maximise l'utilité sociale. Comme nous l'avons vu, si ces théories sont peut-être en mesure de justifier le principe moral de la promesse, celles-ci ne sont en outre pas capables d'expliquer pourquoi un individu particulier se doit nécessairement de tenir sa promesse. Les considérations utilitaristes ne rendent, en effet, pas compte du fait qu'un individu qui promet s'engage de manière (inter)personnelle envers un autre individu. En ce sens, ces théories n'abordent pas l'aspect interpersonnel pourtant nécessairement supposé par des promesses particulières, ou du moins ne permettent pas de l'expliquer correctement, comme nous l'avons vu avec la remarque très pertinente de Rawls.

Afin de pallier à ces manquements, il faudra, dans une deuxième partie, introduire l'approche de Scanlon. Pour lui, le fait que les devoirs moraux puissent s’expliquer de manière contractuelle, et que l'obligation et la pratique de la promesse puissent donc se justifier par le fait qu'elles permettent une régulation générale du comportement[17] qui garantisse un bien public[18], n'implique pas pour autant que l'origine de l’obligation générée par la promesse dépende de conventions sociales actuelles. Il sera également nécessaire d'introduire la distinction entre les raisons neutres du point de vue de l'agent et relatives à l'agent. En effet, il s'agira de voir, avec Darwall, en quoi les promesses sont des phénomènes essentiellement 2nd personal (à la deuxième personne): on ne fait, en effet, des promesses qu'à des personnes particulières ou des groupes de personnes particulières.


  • [1] William Shakespeare, Macbeth, Act V, sc. VIII.
  • [2] Searle J.R. (1969), Speech acts: an essay in the philosophy of language, Cambridge University Press. 1969.
  • [3] Darwall S. (2013). Honor, History, and Relationship: Essays in Second-Personal Ethics II, chap. 5-7, 2013.
  • [4] Searle J.R. (1969), Speech acts: an essay in the philosophy of language, Cambridge University Press. 1969.
  • [5] Darwall S. (2013). Honor, History, and Relationship: Essays in Second-Personal Ethics II, chap. 5-7, 2013.
  • [6] Searle J.R. (1969), Speech acts: an essay in the philosophy of language, Cambridge University Press. 1969.
  • [7] Prichard H.A. (2002). What Is the Basis of Moral Obligation? in: Moral Writings, Oxford University Press, 2002.
  • [8] Macleod A. (2012). Moral Permissibility Constraints on Voluntary Obligations, Journal of Social Philosophy, Vol. 43 No. 2, pp. 125-139, 2012.
  • [9] Ibid.
  • [10] Macleod ira jusqu’à dire que la volonté ne constitue pas une condition nécessaire à la création d’une promesse, comme le prouvent notamment les cas de promesses faites sous la contrainte.
  • [11] Prichard H.A. (2002). What Is the Basis of Moral Obligation? in: Moral Writings, Oxford University Press, 2002.
  • [12] Standford, Promises: p. 6
  • [13] Rawls J. (1955). Two Concepts of Rules, pp. 3-32, The Philosophical Review, Duke Universtiy Press, Oxford, 1955.
  • [14] Ibid.
  • [15] Ibid.
  • [16] Ross in Rawls J. (1955). Two Concepts of Rules, pp. 3-32, The Philosophical Review, Duke Universtiy Press, Oxford, 1955.
  • [17] Scanlon Th. (1990). Promises and Practices in: What We Owe To Each Other, Vol. 19, pp. 199-226, Philosophy & Public Affairs, 1990.
  • [18] Ibid.