Par Gilbert Hottois

Brève introduction au transhumanisme

La plupart des transhumanistes sont laïques, agnostiques ou athées, proches de l’utilitarisme et du pragmatisme anglo-saxons. Leur éthique est double : (1) ils sont pour l’amélioration transhumaine ; (2) ils respectent la liberté individuelle et communautaire de ne pas s’y engager, de préférer d’autres réponses à la condition humaine.

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Le biologiste évolutionniste Julian Huxley, frère d’Aldous célèbre pour son Meilleur des mondes, introduit le terme « transhumanism » dans les années 1950[1] en abréviation pour « evolutionary humanism ». Cette dernière expression est centrale dès son essai de 1946 UNESCO Its Purpose and Its Philosophy[2] où il écrit: « Unesco will be guided by the philosophy of evolutionary humanism». Rétrospectivement, la philosophie originelle à vocation mondiale projetée par son premier Directeur pour l’Unesco est le transhumanisme comme « humanisme évolutionnaire ».

Cet humanisme doit être naturaliste (opposé à toute surnature), moniste (opposé à tout dualisme) et évolutionniste (opposé au statisme).

Sans verser dans l’idéalisme ou le spiritualisme, Huxley se méfie cependant du matérialisme réducteur et préfère utiliser l’expression vague « étoffe du monde » (world stuff). Les activités mentales et leurs produits (des sciences aux arts) sont décisifs pour prolonger l’Evolution dans le sens du progrès. L’humanisme évolutionnaire ne trace pas de frontière stricte entre les humains et les autres vivants. Mais l’homme est « l’agent effectif de tout progrès évolutionnaire futur sur cette planète. »[3].

Huxley parle beaucoup de « la science » mais peu de techniques, exceptions faites de techniques traditionnelles[4]. Cette différence importante par rapport au transhumanisme actuel s’explique par le fait qu’au milieu du 20ème siècle, les possibilités techniques de modification effective de l’homme (l’anthropotechnique) étaient quasi inexistantes. Les techniques d’amélioration de l’homme demeuraient presque exclusivement pédagogiques et psychologiques.

Le texte d’Huxley introduisant « transhumanism » est une référence officielle pour l’Association Transhumaniste Mondiale (World Transhumanist Association : WTA[5], fondée en 1998 par Nick Bostrom et David Pearce). Selon celle-ci, le transhumanisme est le projet d’améliorer/augmenter (enhance) indéfiniment à l’aide des technologies matérielles les capacités et performances cognitives, émotionnelles et physiques des individus, informés et libres d’y consentir ou non. Le matérialisme transhumaniste est plus affirmé que la position indécise de Huxley (« ni matière ni esprit »). Mais il n’est pas métaphysique et évolue avec les technosciences, leurs concepts et leurs techniques. Il ne définit pas l’essence de la matière. Celle-ci est à la fois inerte et mécanique, substance et énergie, vivante et spontanée, pensante et consciente, infime et immense... Semblable matérialisme n’est pas « réducteur » ; il est démultiplicateur. Les technologies dites « convergentes » - les NBIC[6] - relativisent les différences traditionnellement décrites comme essentielles et insurmontables entre la matière inerte, le vivant, le pensant, l’artefact. Elles sont opératoirement transversales par rapport à ces divers états de la matière.

Evolutionniste, le transhumanisme reconnaît l’ouverture immense et indéterminée du futur. Il dénonce la myopie des philosophies de l’Histoire qui prétendent anticiper la Fin - laïque ou religieuse – des Temps dans un avenir proche, fût-ce la « Société sans classes » ou la « Cité de Dieu ».

Politiquement, le transhumanisme est complexe voire confus, car il oscille entre l’individualisme libertaire (Max More) et un libéralisme social soucieux de justice, d’égalité et de solidarité impliquant une régulation des anthropotechniques amélioratives par l’Etat (Allen Buchanan, James Hughes), une position de plus en plus répandue[7].

La plupart des transhumanistes sont laïques, agnostiques ou athées, proches de l’utilitarisme et du pragmatisme anglo-saxons. Leur éthique est double: (1) ils sont pour l’amélioration transhumaine; (2) ils respectent la liberté individuelle et communautaire de ne pas s’y engager, de préférer d’autres réponses à la condition humaine. À côté de leur éthique engagée, ils défendent une méta-éthique de tolérance et d’accueil de la diversité aux antipodes de tout totalitarisme. Enraciné dans la Modernité progressiste, le transhumanisme comporte une ouverture critique postmoderne.

« Transhumanisme » connotant l’idée de transcendance, des religions – en particulier le christianisme – manifestent un intérêt croissant et une volonté de récupération qui marginalisent l’importance cruciale des technologies matérielles ainsi que l’idée que la « transcendance transhumaniste » indéfiniment poursuivie ne conduit pas à une autre réalité (finale, surnaturelle, immatérielle). Semblable récupération spiritualiste du matérialisme évolutionnaire est déjà perceptible chez Teilhard de Chardin qui a utilisé le terme « transhumain » au cours de la décennie 1950[8].

La reconnaissance politique publique du transhumanisme a crû sous l’effet des débats suscités par le Rapport américain de 2002: Technologies convergentes pour améliorer les performances humaines. Nanotechnologie, biotechnologie, technologie de l’information et sciences cognitives (CT-NBIC)[9]. A cette approche technoscientiste dure, l’Union Européenne (UE) a réagi par plusieurs Rapports de haut niveau dont Les technologies convergentes. Façonner le futur des sociétés européennes (Commission européenne, 2004) et Human Enhancement (Parlement européen, 2009). Ces Rapports entendent introduire les sciences sociales au sein de la Convergence ; ils exigent que les valeurs éthiques humanistes portées par les traditions encadrent et régulent l’anthropotechnique améliorative en soulignant les risques de tous ordres (physiques, sociaux, politiques).

C’est compte tenu de ces apports que le transhumanisme constitue un humanisme complexe et actualisé. Un humanisme capable d’affronter le temps long de l’Evolution et pas simplement la temporalité finalisée de l’Histoire; un humanisme apte à s’enrichir indéfiniment en assimilant les révolutions théoriques et technologiques passées et à venir. C’est à l’actualisation de l’image de l’homme et de sa place dans l’univers que le transhumanisme modéré bien compris travaille.

Un mot bref sur la bioéthique pour clore notre propos. Nombreux sont ceux qui identifient le transhumanisme aux questions suscitées par la médecine d’amélioration: esthétique, médecine de convenance, choix du sexe, eugénique, prothèses augmentatives, longévité, molécules pour améliorer la mémoire, la cognition, la concentration, l’humeur, la résistance physique, etc ; implants TIC à vocation militaire ou ludique, etc. Les questions soulevées outrepassent la portée thérapeutique traditionnelle de la médecine. Elles sont à préciser au plan des possibilités technoscientifiques effectives et dans leurs implications éthiques, sociales, juridiques, économiques et politiques, à discuter au sein de comités de bioéthique pluralistes, pluridisciplinaires, indépendants. Des comités qui existent à tous les niveaux : local, régional, national, plurinational (UE, Conseil de l’Europe), mondial (Unesco). C’est compte tenu de leurs avis, éclairants aussi quand il n’y a pas de consensus ou seulement un consensus partiel, que parlements et gouvernements démocratiquement élus peuvent, après débats, élaborer des règles et des lois pour les anthropotechniques[10].


[1] Du moins est-ce son introduction du néologisme qui va s’imposer.

[2] Cet essai signé par J. Huxley a été publié par la Commission préparatoire de l’organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), 1946 (accessible en ligne).

[3] Voir J. Huxley, New Bottles for New Wine : Ideology and Scientific Knowledge (Londres, Chatto & Windus ; New York, Harper & Brothers, Publishers, 1957), ainsi que Religion Without Revelation (Londres, Max Parrish, 1957).

[4] Et, avec prudence, d’eugénisme, à une époque où les technologies génétiques n’existaient pas.

[5] Aujourd’hui sous le nom de Humanity+.

[6] Nanosciences/nanotechnologies, Biotechnologies, sciences et technologies de l’Information et de la communication, sciences et technologies Cognitives.

[7] C’est la position « technoprogressiste » de l’Association française transhumaniste.

[8] Voir L’avenir de l’homme, Paris, Le Seuil, 1959.

[9] Converging technologies for improving human performance. Nanotechnology, biotechnology, information technology and cognitive science (accessible en ligne). La « National Nanotechnology Initiative » a été lancée sous Bill Clinton en 2000.

[10] Cet article reprend des points développés dans Le transhumanisme est-il un humanisme? (G. Hottois, éd. de l’Académie Royale de Belgique, 2014). L’Encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme (Hottois, Missa et Perbal éds, Vrin, 2015) et Philosophie et idéologies trans/posthumanistes (G. Hottois, Vrin, 2017) permettent de les approfondir.