par Michel Bourban

Changement climatique et justice

Quel éclairage la philosophie peut-elle apporter sur les négociations internationales concernant le changement climatique? Le sommet international sur le climat à Paris en décembre 2015 offrit l’opportunité de se poser la question et d’y apporter certains éléments de réponse.

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    Commençons par rappeler trois constats majeurs posés par les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) : le changement climatique existe, il est majoritairement causé par l’homme et ses impacts sont pour la plupart nuisibles, en particulier pour les pauvres du monde. Prenant ces constats pour acquis, l’apport de la philosophie aux débats politiques, scientifiques et économiques sur le changement climatique est à mon sens quadruple : clarification conceptuelle, dénonciation des injustices climatiques flagrantes, formulation de recommandations institutionnelles et mise en évidence de l’urgence de la question climatique.

    Relevons tout d’abord que le changement climatique est caractérisé par les acteurs politiques eux-mêmes comme un problème éthique. L’objectif ultime de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques est de « stabiliser […] les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique. » (Art. 2). Si les intérêts économiques des pays signataires jouent bien évidemment un rôle central dans ce document, il est intéressant de voir qu’il énonce également certaines normes morales. Les 196 pays ayant ratifié ce traité qui encadre les négociations climatiques se sont en effet engagés à distribuer les coûts liés à cette stabilisation « sur la base de l’équité et en fonction de leurs responsabilités communes mais différenciées et de leurs capacités respectives. » (Art. 3.1) Les notions éthiques de perturbation dangereuse, d’équité et de responsabilité nécessitent les réflexions philosophiques en matière de changement climatique, tant pour gagner en clarté conceptuelle que pour articuler les arguments moraux servant de justification à ce que la justice exige dans cette situation.

    De ce point de vue, une thématique qui fait beaucoup couler d’encre est celle de la définition de l’idée de « responsabilités communes mais différenciées ». Très friands des principes de justice distributive servant à répartir, par exemple, des libertés ou des richesses, certains philosophes politiques anglophones interprètent cette notion comme un principe du pollueur-payeur. Selon eux, les coûts liés au changement climatique doivent être financés par les principaux émetteurs historiques et actuels de gaz à effet de serre. En raison des difficultés liées à la responsabilité historique pour les émissions passées (pourquoi serions-nous responsables pour les torts commis par nos prédécesseurs?), d’autres auteurs ont renforcé ce principe par celui, complémentaire, du bénéficiaire-payeur. Ce dernier justifie la prise en compte des émissions passées pour mesurer la responsabilité en soulignant que ceux qui bénéficient des activités émettrices passées ont un devoir de remédier aux impacts nuisibles qui en résultent.

    La clarification conceptuelle n’est pas la seule tâche accomplie par la philosophie. Celle-ci permet également de dénoncer les principales injustices climatiques pour pousser les preneurs de décision à l’action, par exemple en montrant que le changement climatique contribue à la violation des droits humains des pauvres du monde. Certains auteurs considèrent à raison que la dénonciation, bien que nécessaire, n’est pas encore suffisante. Ils proposent des pistes à suivre pour agir en recommandant des politiques qui permettent de réduire les injustices climatiques, par exemple sous la forme d’un marché global du carbone. Loin d’être utopiques, ces recommandations peuvent très bien s’ancrer dans le réel en partant de politiques climatiques existantes en vue de les rendre plus justes.

    Enfin, la philosophie peut également contribuer à l’action politique en faisant prendre à chacun conscience de l’importance décisive de la lutte contre le changement climatique. Le sommet de Paris représente une des dernières chances pour la société internationale de prendre au sérieux l’un des problèmes moraux et politiques les plus préoccupants du 21e siècle. Il est donc urgent que toute personne soucieuse de réduire les injustices au niveau mondial et entre les générations débatte de la question pour lui donner la place qu’elle mérite dans l’agenda politique.

    Pour que les décisions politiques puissent respecter les exigences de la justice, une familiarisation avec les débats philosophiques est nécessaire. C’est précisément ce que les auteurs du troisième groupe de travail du dernier rapport du GIEC nous invitent à faire dans un chapitre intitulé « développement durable et équité », qui renvoie notamment aux recherches philosophiques sur le changement climatique menées par Henry Shue, Simon Caney et Stephen Gardiner. Tout comme les précieux « résumés à l’intention des décideurs » du rapport d’évaluation 2013-2014, ce texte est accessible en ligne gratuitement, et je recommande à ceux qui souhaiteraient en connaître davantage sur le dossier climatique, tant du point de vue philosophique que scientifique, la lecture de ces travaux à la fois fascinants et très inquiétants.