Ferdinand Hodler, Valentine Godé-Darel dans son lit, huile sur toile, 1914.
Ferdinand Hodler, Valentine Godé-Darel dans son lit, huile sur toile, 1914.

Qu'est-ce que la maladie?

Dans la littérature actuelle sur la nature de la maladie (4; 6), l’on distingue généralement entre deux (groupes de) théories de la maladie : (a) une théorie suivant laquelle la maladie est une valeur vitale négative, et (b) une théorie selon laquelle la maladie est un dysfonctionnement biologique.

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    Ces deux (groupes de) théories de la maladie reposent fondamentalement sur deux intuitions bien distinctes au sujet de la maladie.

    La première théorie de la maladie rend compte de l’intuition suivant laquelle la maladie est une valeur négative. En effet, quand nous jugeons que quelqu’un est malade, nous semblons intuitivement attribuer à cette personne une valeur négative, au sens où nous l’évaluons négativement, par opposition au jugement que quelqu’un est en bonne santé. Toutefois, cela n’est pas suffisant pour une théorie de la maladie, car il existe bien d’autres valeurs négatives que celle de maladie, comme, par exemple, la laideur, la bêtise ou la vanité. Ce qui distingue la maladie de la laideur, la bêtise ou la vanité est, peut-on soutenir, qu’il s’agit d’une valeur vitale négative (5; 8). Qu’est-ce qu’une valeur vitale ? Une valeur vitale est ce qui est valable (valuable) ou évalué comme étant mal (disvaluable) impliquant la vie ou la mort[1]. Par conséquent, selon la première théorie de la maladie, il est nécessaire de ne pas être malade pour ne pas mourir.

    La notion de valeur vitale négative peut être définie plus précisément et de manière diverse. L’on pourrait argumenter, par exemple, qu’une personne est malade, si et seulement si une certaine attitude défavorable ou désapprobatrice envers cette personne est correcte (3; 9; 10), où cette attitude défavorable consiste à avoir le sentiment que la personne est malade ; de même peut-on soutenir qu’une situation est dangereuse, si et seulement s’il est correct de ressentir que la situation est dangereuse, c’est-à-dire d’avoir peur, ou qu’une personne est admirable, si et seulement si le fait de sentir que cette personne est admirable, c’est-à-dire de ressentir de l’admiration pour elle, est correct.

    La seconde théorie de la maladie repose sur l’intuition que la maladie est un dysfonctionnement biologique. En effet, quand nous jugeons que quelqu’un est malade, par exemple, du foie, nous voulons dire intuitivement que le foie de cette personne ne fonctionne pas correctement. Alors que la première théorie de la maladie rend compte de la maladie en termes évaluatifs, la seconde théorie de la maladie rend compte de la maladie en termes naturels. Selon cette théorie, la maladie est un certain processus biologique, à savoir un processus biologique déviant (ou dysfonctionnant) par rapport à une norme (ou une fonction normale).

    Il existe de nombreuses théories qui tentent de définir plus précisément ce qu’est un processus biologique dysfonctionnant. Selon l’une des théories les plus discutées dans la littérature contemporaine (1), une dysfonction biologique d’un certain système au sein d’un organisme particulier est un processus déviant d’une moyenne statistique établie sur la base de la contribution des processus du système au succès reproducteur (ou à la valeur sélective ou adaptative) (fitness) de l’organisme, c’est-à-dire à la capacité pour l’organisme de survivre et de se reproduire (7). Par exemple, le foie d’une personne est malade, si et seulement si la contribution des processus de ce foie à la valeur sélective de cette personne se trouve en deçà de la contribution statistiquement établie des processus du foie à la valeur sélective de l’organisme humain.

    Il est évident qu’une théorie complète de la maladie devrait prendre en considération, de façon unifiée et cohérente, à la fois l’intuition que la maladie est une valeur vitale négative et l’intuition que la maladie est un dysfonctionnement biologique. J’aimerais succinctement suggérer, pour conclure, une telle théorie de la maladie. L’idée de base de cette théorie originale de la maladie est de littéralement rendre compte de notre intuition que la maladie est contre nature, au sens où la maladie est un processus biologique dysfonctionnant qui va à l’encontre d’une norme établie ou d’une fonction normale ou « naturelle » (2). Selon cette théorie de la maladie, une maladie, par exemple, du foie est une modification de la nature du foie, c’est-à-dire qu’une maladie du foie dénature le foie. En partant de cette idée de base, l’on comprend aisément en quel sens la maladie peut être considérée également comme une valeur vitale négative. En effet, il est intuitif de penser que, si une partie d’un organisme est en train de mourir, alors cette partie est en train de perdre ce qu’elle est, c’est-à-dire sa nature ; la mort est non seulement opposée à la vie, mais aussi à l’existence.

    [1] Peut-on vraiment parler de valeur vitale négative ? L’on pourrait, en effet, être tenté de distinguer entre les valeurs vitales (ou de la vie) auxquelles appartiendrait la valeur de santé et les valeurs « létales » (ou de la mort) auxquelles appartiendrait la valeur de maladie, voire même regrouper les valeurs de santé et de maladie sous le label « valeurs de la vie et de la mort ». Cependant, nous pouvons maintenir qu’il existe des valeurs vitales négatives comme celle de maladie, car il n’est pas clair que la notion de vitalité soit exclusivement « positive » ; en témoigne la substitution intuitive d’un énoncé tel que « il est vital d’être en bonne santé (ou de ne pas tomber malade) » avec « pour rester en vie, il est nécessaire d’être en bonne santé (ou de ne pas tomber malade) » et « pour prévenir la mort, il est nécessaire d’être en bonne santé (ou de ne pas tomber malade) », c’est-à-dire que la vie peut aussi être comprise comme l’absence de mort.

    Références

    1. Boorse, C. (1977). Health as a Theoretical Concept. Philosophy of Science, 44(4), 542-573. doi : 1086/288768
    2. Boorse, C. (1997). A Rebuttal on Health. In J. M Humber, & R. F. Almeder (Eds.), What is Disease ? (pp. 1-134). New York : Humana Press.
    3. Engelhardt, H. T. Jr. (1976). Ideology and Etiology. Journal of Medicine and Philosophy, 1(3), 256-268. doi : 1093/jmp/1.3.256
    4. Ereshefsky, M. (2009). Defining ‘health’ and ‘disease’. Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 40(3), 221-227. doi : 10.1016/j.shpsc.2009.06.005
    5. Mulligan, K. (2009). Values. In R. Le Poidevin, P. Simons, A. McGonigal, & R. P. Cameron (Eds.), The Routledge Companion to Metaphysics (pp. 401-412). Londres ; New York : Routledge.
    6. Murphy, D. (2008 [2015]). Concepts of Disease and Health. Stanford Encyclopedia of Philosophy. URL : http://plato.stanford.edu/entries/health-disease/
    7. Sachse, C. (2011). Philosophie de la biologie : Enjeux et perspectives. Lausanne : Presses polytechniques et universitaires romandes.
    8. Scheler, M. (1921 [1991]). Der Formalismus in der Ethik und die materiale Wertethik : Neuer Versuch der Grundlegung eines ethischen Personalismus. Halle : Max Niemeyer ; tr. fr. M. de Gandillac, Le formalisme en éthique et l’éthique matériale des valeurs : Essai nouveau pour fonder un personnalisme éthique. Paris : Gallimard.
    9. Sedgwick, P. (1982). Psychopolitics. Londres : Pluto Press.
    10. Tappolet, C. (2012). Valeurs et émotions, les perspectives du néo-sentimentalisme. Dialogue, 51(1), 7-30. doi : 1017/S0012217312000212